(BFI) – Pendant deux ans, la dévaluation du naira a masqué une réalité que les chiffres 2025 rendent impossible à ignorer : les filiales de la zone franc sont devenues le principal centre de profit du groupe United Bank for Africa. Aujourd’hui, la banque mondiale de l’Afrique redessine la géographie financière de l’une des plus grandes banques du continent.
Les résultats annuels de United Bank for Africa (UBA) pour l’exercice 2025, publiés en février 2026 sur la place de Lagos, ont suscité une lecture quasi unanime : le groupe a enregistré une chute de 47 % de son bénéfice net, de 766 milliards de nairas (557 millions USD) à 405 milliards de nairas. La maison-mère nigériane, plombée par la normalisation des taux de change et une hausse brutale des provisions sur créances, a affiché un résultat avant impôt proche de zéro. Lecture correcte, mais incomplète. Car pendant que l’attention se fixait sur Lagos, les états financiers condensés des filiales racontaient une tout autre histoire.
Les filiales de la zone CFA (UEMOA et CEMAC confondues) ont dégagé en 2025 un bénéfice net cumulé de 323 milliards de nairas, soit 80 % du résultat net consolidé du groupe. Une proportion sans précédent dans l’histoire récente d’UBA, qui place la zone franc au cœur de la rentabilité d’un groupe dont le siège, les régulateurs et les actionnaires majoritaires sont nigérians.
Sept ans de patience, huit fois le résultat
Pour mesurer l’ampleur de la transformation, il faut remonter à 2020, où, avant même la dévaluation du naira, la zone CFA représentait 35 % du résultat net consolidé d’UBA. Un an plus tard, les filiales CFA généraient collectivement 47 milliards de nairas de bénéfice net, soit 40 % du résultat groupe. C’était déjà significatif. En 2022, la contribution absolue progressait légèrement à 52 milliards, mais sa part relative reculait à 31 %, portée par une accélération de la rentabilité nigériane. Puis vint 2023.
La décision du président Bola Tinubu de laisser flotter le naira en juin 2023 a provoqué une dévaluation brutale de la monnaie nigériane, de 460 à plus de 750 nairas pour un dollar en quelques semaines. Pour UBA, l’effet comptable a été spectaculaire : les gains de réévaluation de change ont propulsé le bénéfice net du groupe de 170 à 608 milliards de nairas en un seul exercice. La zone CFA, pourtant en croissance de 132 % en valeur absolue (de 52 à 121 milliards), a semblé disparaître dans ce mouvement. Sa part est tombée à 20 %. Beaucoup ont conclu, à tort, que le continent hors Nigeria relevait encore du pari stratégique.
2024 a commencé à corriger cette lecture. Avec 284 milliards de nairas de bénéfice net en zone CFA, soit 37 % du groupe, la tendance structurelle reprenait ses droits malgré un Nigeria encore gonflé par les effets du change. En 2025, avec la normalisation complète, la réalité s’impose sans filtre : la zone franc ne complète plus le groupe nigérian, elle le porte.
Depuis 2020, les filiales de la zone CFA ont multiplié par plus de huit leur résultat net, de 38 milliards de nairas à 323 milliards, une progression qui n’a jamais été interrompue, même pendant les années de windfall nigérian.
Abidjan, locomotive continentale
À l’intérieur de la zone CFA, les dynamiques sont contrastées. L’UEMOA domine avec 217 milliards de nairas de bénéfice net en 2025, contre 150 milliards en 2024, soit une progression de 45 %. Et à l’intérieur de l’UEMOA, un seul marché concentre l’essentiel de la performance : la Côte d’Ivoire.
UBA Côte d’Ivoire a dégagé 125 milliards de nairas de bénéfice net en 2025, contre 56 milliards l’année précédente, soit un doublement en douze mois. À elle seule, la filiale abidjanaise représente 39 % du bénéfice net de toute la zone CFA, et davantage que l’ensemble des quatre filiales CEMAC réunies. La progression repose sur une combinaison de facteurs : croissance des revenus d’intérêts, maîtrise des provisions sur un portefeuille moins exposé que dans d’autres marchés, et dynamisme de la clientèle corporate dans un marché ivoirien qui consolide son statut de hub régional.
Les autres filiales UEMOA contribuent positivement, à des échelles plus modestes. UBA Burkina Faso affiche une progression de 22 % malgré un environnement sécuritaire dégradé et des tensions politiques persistantes, avec des dépôts clients en hausse de 15 %. UBA Bénin progresse de 26 %, UBA Sénégal recule de 54 % dans un contexte de crise de la dette souveraine, et UBA Mali enregistre un quasi-effacement de résultat avec seulement 1,3 milliard de nairas de bénéfice net.
La CEMAC à la peine
La zone CEMAC présente un tableau plus nuancé. Après un pic en 2024 à 134 milliards de nairas, le bénéfice net recule à 106 milliards en 2025, soit une baisse de 21 %. UBA Cameroun, première filiale de la zone, subit une compression sévère : son bénéfice net tombe de 64 à 41 milliards de nairas, conséquence d’un alourdissement des provisions sur créances qui atteignent 17,7 milliards, contre 1,7 milliard l’année précédente. La dégradation de la qualité du portefeuille de crédit dans cet environnement pèse sur un marché qui reste pourtant le plus large de la CEMAC. À l’opposé, UBA Congo-Brazzaville affiche la meilleure progression de la zone avec une hausse de 45 % de son résultat, et UBA Gabon se stabilise malgré la transition politique entamée depuis le coup d’État d’août 2023.
Réussir là où les autres ont échoué
La montée en puissance de la zone CFA constitue indéniablement une réussite stratégique pour le groupe de Tony Elumelu (photo). Vingt ans après son entrée sur les marchés francophones, UBA a construit dans la zone franc une capacité bénéficiaire qui rivalise avec celle d’opérateurs comme Ecobank dont c’est pourtant le terrain historique. Mais cette réussite appelle aussi une interrogation sur la concentration des risques. Si la zone CFA porte 80 % du groupe, et si l’UEMOA représente 67 % de cette contribution, la seule filiale ivoirienne pèse désormais près d’un tiers du résultat net consolidé d’UBA. Une hypothèse de dégradation brutale du marché abidjanais, qu’elle soit macroéconomique, réglementaire ou liée à la qualité du crédit, affecterait directement la profitabilité d’ensemble du groupe. UBA, c’est l’histoire d’un mastodonte bancaire nigérian qui a réussi sur les marchés francophones là où presque toutes les banques nigérianes ont échoué.




