« L’agriculture africaine est prête depuis longtemps pour la zone de libre-échange continentale » (Fatma Ben Rejeb)

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(BFI) – En Afrique, l’agriculture occupe une place prédominante dans de nombreux pays, aussi bien en termes de contribution au PIB que sur le plan de l’emploi de la population active. Si le secteur sera l’un des plus impactés par la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), les organisations paysannes qui représentent des millions de producteurs semblent toujours absentes des discussions. Dans cet entretien, Fatma Ben Rejeb, directrice exécutive de l’Organisation panafricaine des agriculteurs (PAFO), explique à l’Agence Ecofin, ce que la plateforme continentale des organisations paysannes africaines attend de la ZLECAf. Elle plaide pour une implication effective et efficiente des acteurs sur le terrain.

Pouvez-vous décrire brièvement l’Organisation panafricaine des agriculteurs (PAFO) ?

La PAFO est une plateforme continentale créée en 2010 par les 5 réseaux régionaux d’organisations paysannes (OP). Il s’agit de la Fédération des agriculteurs d’Afrique orientale (EAFF), la Plateforme régionale des organisations paysannes d’Afrique centrale (PROPAC), le Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA), la Confédération des syndicats agricoles d’Afrique australe (SACAU) et l’Union maghrébine et nord-africaine des agriculteurs (UMNAGRI). Nous sommes présents dans près de 45 pays africains et représentons plus de 70 organisations paysannes fédérant des dizaines de millions de paysans.

Notre siège social est à Kigali, au Rwanda. Depuis 10 ans déjà, la PAFO porte la voix des pays africains en intervenant dans le domaine du plaidoyer sur des politiques agricoles, les échanges d’expériences, la capitalisation sur les bonnes pratiques et la communication sur les innovations agricoles. 

Quelle est la perception des OP sur l’impact de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) sur l’agriculture ?

Notre perception est très positive parce qu’il s’agit d’une opportunité pour améliorer les échanges de produits agricoles sur le continent, afin de réduire les importations agroalimentaires provenant du marché international. C’est une occasion unique qui s’offre aux pays africains. Cependant, il faut un peu plus d’ouverture pour prendre en compte les besoins des acteurs du terrain et renforcer les incitations pour l’agriculture familiale afin qu’elle soit à la hauteur des espérances.

L’un des effets mis en avant par les promoteurs de la ZLECAf est la stimulation des chaînes de valeur agricoles régionales. Comment la zone de libre-échange peut-elle les dynamiser ?

Il faut dire que la ZLECAf ne sera pas le seul moteur des chaînes de valeur agricoles régionales. Au-delà de ce projet, leur développement se fera avec une prise de conscience de tous les acteurs, dont les OP, pour améliorer leurs interventions complémentaires dans ces chaînes de valeur.

Les OP régionales ainsi que la PAFO sont en discussion avec différents acteurs, des partenaires ainsi que les décideurs politiques pour une approche inclusive des chaînes de valeur de la production à la gestion post-récolte, à la valorisation, au transport, à la transformation, à la commercialisation, à la distribution jusqu’au niveau de l’association des consommateurs, sans oublier la recherche et les innovations. Tous ses segments doivent être impliqués pour penser à des chaînes de valeur inclusives, complémentaires et adéquates à nos produits agricoles locaux. Nous espérons juste que le développement de l’Afrique, en termes d’infrastructures et d’accès au financement, suive l’évolution de la ZLECAf.

Certains observateurs estiment que l’agriculture africaine n’est pas encore prête à être libéralisée, et qu’un énorme travail doit être d’abord effectué au niveau des Communautés économiques régionales (CER). Qu’en pensez-vous ?

Il faut d’abord dire que les CER ne sont pas toutes au même niveau de libéralisation ou de discussions. Certaines sont très avancées notamment dans l’élimination des barrières tarifaires alors que d’autres sont encore très en retard par rapport aux objectifs. La réalité est qu’on ne peut pas attendre que tout le monde soit au même niveau, mais qu’il y ait suffisamment d’humilité de la part des uns et des autres pour partager les bonnes pratiques et s’en inspirer entre toutes les régions africaines. Une implication des autorités publiques s’impose pour mettre en œuvre cette zone de libre-échange. Maintenant, quand certains disent que l’agriculture africaine n’est pas encore prête, je dirai plutôt qu’ils ne la connaissent pas. L’agriculture africaine est prête depuis très longtemps pour ce projet, mais c’est surtout le retard dans la mise en œuvre de la législation qui ne permet pas une libéralisation accélérée.

La preuve est que si on prend le commerce transfrontalier qui est un aspect important des échanges entre pays, il y a encore énormément de freins comme la corruption, le manque d’infrastructures et l’insécurité qui plombent le développement du commerce intra-africain.

A quel point la PAFO est-elle associée dans les discussions sur l’agriculture dans le cadre de la ZLECAf ?

Malheureusement, les OP en général n’ont pas été impliquées dans les discussions au niveau continental, et encore moins la PAFO. Les paysans et les OP ont un statut très particulier. Outre le fait qu’ils fassent partie de la société civile, ils demeurent néanmoins des acteurs du secteur privé. Il ne faut pas oublier que les premiers investisseurs dans l’agriculture sont les paysans eux-mêmes, mais ils ne sont pas considérés comme tels à l’échelle macro-économique.

Dans tous les cas, je pense qu’il faut avancer et, aussi bien le secteur privé, les organisations de la société civile, les organisations paysannes, doivent tous être impliqués pour apporter un plus dans la mise en œuvre de la ZLECAf. Pour notre part, nous sommes ouverts aux discussions et avons pris les choses en main pour faire savoir notre point de vue et nos attentes. Nous avons produit il y a quelques semaines, une étude qui comporte des recommandations concernant la ZLECAf et l’implication des OP et des agriculteurs dans cette zone de libre-échange. Cependant avec la covid-19, nous n’avons pas pu participer ou organiser des missions de plaidoyer pour discuter avec l’Union africaine (UA) et le secrétariat de la ZLECAf. Mais nous travaillons à notre niveau pour voir dans quelle mesure, la voix des paysans africains sera entendue. 

Quelles sont les principales idées que vous défendez?

Notre principale proposition est de faire participer les OP dans la mise en œuvre de la ZLECAf. L’amélioration et la transformation véritable de notre agriculture ne peuvent pas se faire sans les paysans. Mieux, cet objectif ne pourra pas être atteint sans des mesures adéquates pour la transformation des produits locaux, leur conditionnement et leur promotion sur le marché.

Il est aussi indispensable de renforcer les infrastructures. Il faut penser aux chaînes de froid, aux dessertes rurales et aux aéroports. Je crois aussi qu’il est urgent de sécuriser les zones frontalières qui subissent une vague d’insécurité et de terrorisme, afin d’assurer les échanges entre pays, et trouver une solution radicale pour lutter contre la corruption qui bloque toute possibilité d’améliorer les échanges interafricains.

Nous avons des législations robustes sur le papier aussi bien continentales que dans certains pays. Il faut qu’elles soient appliquées pour qu’on avance dans le déploiement de la ZLECAf. 

Quels sont les efforts que vous déployez actuellement pour faire savoir ses propositions ? 

Nous attendons de pouvoir participer aux discussions à travers des concertations inclusives multi-acteurs des chaînes de valeur. S’il n’y a pas de volonté réelle de la part des décideurs politiques de faire participer les OP, nous ne serons pas impliqués. A notre niveau, nous ne sommes pas immobiles, nous valorisons les succès des paysans, des OP et des entreprises agricoles. Ceux-ci innovent et réussissent par leurs propres moyens, avec ou sans la ZLECAf, dans la commercialisation de leurs produits aussi bien au niveau régional que continental. Certains ont certainement besoin d’appuis, de formations et de renforcement de capacités en général. La PAFO œuvre à valoriser les bonnes expériences, à affermir la gestion des connaissances et à communiquer sur les succès tout en plaidant en faveur du renforcement des capacités des agriculteurs familiaux en difficulté ou nouvellement impliqués dans les chaînes de valeur.

Agence Ecofin

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