Chantal Elombat Mbedey : « suite à l’action du BMN, certaines entreprises ont augmenté l’effectif du personnel »

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(BFI) – Directeur du bureau de mise à niveau des entreprises camerounaises, ce haut-fonctionnaire détaille les missions de cette structure étatique, en dresse le bilan et évoque les avantages pour les entreprises à se mettre à niveau, au moment où les barrières commerciales entre les pays tombent.

Pouvez-vous brièvement présenter le Bureau de mise à niveau des entreprises camerounaises (BMN) ?

Je vous remercie tout d’abord de l’intérêt que vous portez au Bureau de mise à niveau (BMN) des entreprises camerounaises. Le BMN a été créé par arrêté n° 221 CAB/PM du 16 décembre 2011 dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie nationale de compétitivité de l’économie camerounaise. Le BMN est placé sous la tutelle technique du ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire (Minepat). La mission principale du BMN est de mettre en œuvre la politique du gouvernement en matière d’appui à la mise à niveau et à la restructuration financière des entreprises industrielles camerounaises.

De manière spécifique, le BMN est chargé entre autres : d’élaborer et mettre en œuvre des programmes de mise à niveau des entreprises et de management de la qualité, en relation avec les départements ministériels concernés et les structures d’encadrement des entreprises ; de définir et appliquer les critères d’éligibilité des entreprises au Programme national de mise à niveau (PNMAN), ainsi que les modalités d’octroi des primes auxdites entreprises ; de contribuer à la définition de la politique du gouvernement en matière de mise à niveau des entreprises et plus largement, à l’amélioration de la compétitivité de l’économie nationale. Le BMN est constitué d’un comité de pilotage (Copil) dont la composition a été constatée par décision n° 016 CAB/PM du 20 avril 2012, ainsi que d’une direction que nous avons l’honneur de diriger.

Quels sont les secteurs ou filières vers lesquels s’orientent vos activités ?

Le Bureau de mise à niveau travaille avec les entreprises du secteur secondaire, c’est-à-dire celles qui sont dans le secteur de la transformation. Pour être retenues, ces entreprises doivent satisfaire aux critères d’éligibilité du Programme national de mise à niveau. L’un de ces critères étant d’appartenir à l’un des secteurs prioritaires suivants : l’agroalimentaire, le textile et la confection, le bois, le tourisme, la chimie, le cuir et les chaussures, la métallurgie, la sidérurgie, la mécanique, électricité et dérivés, et le BTP. Nos activités couvrent néanmoins aussi tout ce qui concerne les services liés à l’industrie.

Concrètement, quels types d’actions déployez-vous au profit des entreprises industrielles bénéficiaires de l’expertise du BMN ?

Après l’admission de l’entreprise au PNMAN, la mise à niveau globale ou spécifique des entreprises sélectionnées par le Comité de pilotage du BMN consiste pour chaque entreprise à l’examen de l’existant à travers un diagnostic réalisé par des experts de haut vol, la déclinaison d’un plan d’investissements matériel (achat des équipements de production, réfection des zones de fabrication des produits…) et immatériel (appui à la gestion commerciale, appui à la mise en place de la comptabilité analytique, bonnes pratiques d’hygiène, bonnes pratiques de fabrication, réduction de la consommation d’énergie, élaboration et mise en place de manuels de procédures, implémentation des systèmes de management ISO 9001, ISO 22000, ISO 14001, ISO 17025, ISO 45001, techniques de vente, l’assistance technique, participation aux foires nationales et internationales, gestion des ressources humaines, système d’information, recherche de financement…). Puis, la mise en œuvre desdits plans et l’octroi des primes.

Les entreprises bénéficient à ce titre de primes diverses, notamment : la prise en charge à 90% des coûts des diagnostics globaux ou spécifiques et la formulation des plans de mise à niveau y afférents (prime de diagnostic sur investissement immatériel) ; la prise en charge à hauteur de 80% sans plafond des coûts des investissements immatériels (gestion des ressources humaines, organisation, savoir – faire, études, prospection, autres actions d’assistance technique, formation, comptabilité, implémentation des systèmes de management, etc.) identifiés dans le cadre des plans de mise à niveau validés par le Comité de pilotage (prime sur investissements immatériels) ; la prise en charge à hauteur de 20% du coût des investissements matériels réalisés par les entreprises avec un plafond de 50 millions de FCFA (prime sur investissement matériel). Sans être exhaustive, il s’agit là en quelques grands traits, des services personnalisés que nous apportons aux entreprises qui adhèrent au PNMAN.

De manière générale, quelle appréciation faites-vous de la réaction des entreprises camerounaises vis-à-vis des programmes que vous mettez en œuvre ?

Il m’est difficile de répondre à votre question dans la mesure où je pense que les entreprises bénéficiaires des services du BMN sont plus à même de porter un jugement de valeur sur nos interventions en leur faveur. Néanmoins, je vous assure sur la foi de mes observations de terrain que beaucoup d’entreprises sont satisfaites et en redemandent. Je pourrais à titre d’illustration évoquer l’un des derniers feedbacks relativement à notre intervention dans le cadre des préparatifs du Chan 2021.

Sur instruction du gouvernement, via le ministère du Tourisme et des Loisirs (Mintoul), le BMN et le CTA-CAM ont, en effet, procédé au renforcement des capacités en matière des bonnes pratiques d’hygiène (BPH), de bonnes pratiques de restauration (BPR), à l’accueil, ainsi qu’à la mise en place d’un dispositif HACCP (Hazard Analysis Critical Control Point) des entreprises hôtelières retenues et recommandées pour le Chan 2021. J’affirme que beaucoup d’entreprises de ce secteur ont compris l’importance de la mise à niveau et elles en redemandent. Il reste maintenant à souhaiter que tout cet engouement se traduise effectivement par leur adhésion volontaire au PNMAN.

En dépit de l’intérêt de la mise à niveau, comment expliquez-vous que beaucoup d’entreprises trainent encore les pieds à vous contacter ?

Cela pourrait paraître comme une énigme si l’on s’en tient à la pertinence de la mise à niveau, surtout dans ce contexte de libre-échange. Mais, nous pensons que les ressorts de cette situation nous interpellent. Entre autres, il y a que beaucoup d’entreprises pensent à tort que le BMN est la porte arrière du fisc. Cette croyance erronée est elle-même soutenue par un culte et une logique de l’opacité en vigueur dans beaucoup d’entreprises. Nous continuons la sensibilisation pour changer la perception des gens, mais c’est un travail de longue haleine et il ne faut pas se décourager, car les enjeux sont trop importants pour notre pays.

Vous évoquez très souvent les Accords de partenariats économiques (APE) avec l’Union européenne et la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Tout cela ne rend-il pas la mise à niveau des entreprises encore plus pertinente et indispensable ?

Absolument ! Nos entreprises doivent savoir que les Accords de partenariat économique avec l’Union européenne (APE) et la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) charrient autant de menaces que d’opportunités pour elles. Les menaces se présentent essentiellement sous la forme de la concurrence des entreprises étrangères. Au plan politico-économique, cette concurrence est susceptible de produire moins de recettes fiscales pour l’État qui serait sérieusement fragilisé parce que disposant de moins de moyens d’intervention. Il faut dire que dans un contexte national déjà sensible du fait de la situation sécuritaire dans les régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest, de l’Extrême-Nord et certes dans une moindre mesure, de l’Adamaoua et de l’Est, cette sinistre perspective doit absolument être évitée.

Au plan social, la fermeture potentielle d’un grand nombre d’entreprises aggraverait considérablement le chômage dont le taux est déjà non négligeable. Selon le ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle, 27% des jeunes étaient au chômage en 2016. Nul doute que ce chiffre n’a pas été revu à la baisse si l’on considère par exemple que des entreprises comme la Cameroon Development Corporation (CDC) ont dû mettre sur la touche des milliers de travailleurs du fait de la situation sécuritaire dans le Sud-Ouest.   La mise à niveau de nos entreprises apparait alors au vu de tout ceci non pas comme une option, mais comme la voie à prendre pour saisir les opportunités non seulement du marché local, mais aussi du marché international. Mais il faudra être capable de produire en qualité et en quantité.

Que préconisez-vous face à toutes ces menaces inhérentes à la politique de libre-échange en vigueur ?

Nous n’avons pas de leçons à donner ou de recette miracle à prescrire. Le gouvernement a déjà pris le taureau par les cornes en créant le BMN. Le Cameroun qui ambitionne d’être émergent à l’horizon 2035 se doit néanmoins de suivre les expériences heureuses de certains pays qui ont utilisé la mise à niveau pour développer leur tissu industriel et renforcer leur économie. À titre d’illustration, des enquêtes qualitatives de suivi réalisées par le Bureau de mise à niveau tunisien ont notamment démontré l’efficacité de cette politique. Ces enquêtes ont prouvé que la mise à niveau est à la base de l’éclosion de l’économie tunisienne, de l’installation de nouvelles firmes industrielles dans ce pays et de la création des partenariats divers avec des multinationales.

Le Bureau de mise à niveau des entreprises vient de se doter d’un document de stratégie pour la période 2022-2024. Quel en est l’intérêt après plusieurs années d’existence ?

Je dois dire d’emblée qu’il s’agit d’un document très important dans la mesure où c’est une sorte de boussole pour le BMN. Ce document adresse le problème majeur de la mise à niveau au Cameroun qui se résume en une réponse insuffisante du système au défi de la compétitivité. Parmi les solutions préconisées pour y remédier, le document remet le BMN à la place qui est la sienne, c’est-à-dire celle d’acteur central de la mise à niveau au Cameroun. Ce document recentre les choses, les activités, les actions et les tâches de la mise à niveau et de la restructuration financière qui sont les deux principales missions confiées au BMN par le gouvernement.

Nous espérons que cela permettra également que tous les moyens disponibles ou envisageables pour la mise à niveau soient également mis à disposition du BMN. Après avoir donné cette place centrale au BMN, les uns et les autres n’auront plus à imaginer ou à se tromper de partenaire ou de personne à qui s’adresser. Tout le monde saura qu’il faut s’orienter vers le BMN. La mise à niveau étant bien comprise et accompagnée par tous les acteurs de l’économie, il y a de fortes chances que le BMN produise les résultats attendus aussi bien par les décideurs que par la population cible que sont les entreprises.

À ce jour, combien d’entreprises sont-elles déjà passées par le moule du BMN et quel est le montant des primes accordées jusqu’ici ?

Je voudrais vous dire que 777 entreprises ont volontairement adhéré au Programme national de mise à niveau que le BMN met en œuvre. Nous avons réalisé 335 pré-diagnostics dans ces entreprises et 93 plans de mise à niveau ont été validés par notre comité de pilotage. Nous accompagnons toutes ces entreprises, soit au travers d’une mise à niveau globale, soit via une mise à niveau spécifique. En termes de primes accordées, nous nous situons à plus du milliard de FCFA. Ce chiffre va évidemment évoluer rapidement puisque nous avons affecté des experts accompagnateurs dans plusieurs entreprises qui ont quelques difficultés à implémenter à un bon rythme, leur plan de mise à niveau.

Le principe de l’adhésion volontaire des entreprises à la mise à niveau ne réduit-il pas la portée de l’action du BMN ?

Vous savez qu’on a affaire au secteur privé. Et ce qu’il y a de caractéristique au secteur privé, c’est que le chef d’entreprise ou son promoteur a lui-même acquis ses capitaux. Ça peut être le produit de ses économies, ça peut être des emprunts qu’il a faits. Et il décide d’utiliser ses capitaux pour créer une entreprise. On comprend donc que quand il agit, ce n’est pas toujours évident qu’un tiers vienne lui dire qu’il faut changer sa manière de travailler. C’est pour cela que le gouvernement a voulu que ce soit volontaire. Ainsi, chaque promoteur après avoir pris connaissance de la nature des appuis du BMN décide volontairement d’adhérer au Programme national de mise à niveau qui est implémenté par le BMN.

Si c’était forcé, nous ne serions pas arrivés aux résultats auxquels nous sommes parvenus aujourd’hui. D’un autre côté, ce principe de volontariat peut limiter l’action du BMN. L’État qui met de l’argent dans la mise à niveau pourrait susciter l’adhésion au PNMAN de certaines entreprises stratégiques. Parce qu’il attend de certains secteurs d’activité et de certaines entreprises des résultats dans la diversification de son économie. Il devrait s’agir des entreprises qui représentent beaucoup pour l’économie du Cameroun.

Quel est l’impact de la mise à niveau sur la compétitivité des entreprises qui font, à ce jour, partie du portefeuille du BMN ?

Sans aucun triomphalisme, je dirai que dans la limite des moyens à disposition, nous avons des résultats assez probants en termes notamment d’augmentation du chiffre d’affaires, d’indépendance financière et même de résultats nets. Suite à l’action du BMN, certaines entreprises ont augmenté l’effectif du personnel, ce qui est une grande victoire d’autant que le chef de l’État a fait de la lutte contre le chômage, une de ses priorités. Nous avons également des résultats en termes de meilleure compréhension du processus de production qui donne une productivité assez bonne dans ces entreprises.

Les résultats probants enregistrés par le BMN sont d’ailleurs validés par un audit technique et financier réalisé en septembre 2019 par le cabinet Auditec-Foirier et commandité par l’Agence française de développement (AFD), lequel portait sur les résultats de l’appui budgétaire sectoriel 2017-2019 du 3e C2D. Les conclusions de cet audit indiquent en substance que le BMN est le seul bénéficiaire sectoriel à avoir atteint la quasi-totalité des indicateurs de performance prévus dans le cadre logique, et ce, malgré une mise à disposition tardive des fonds.

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