(BFI) – Ce que nous appelons « politique monétaire » en Afrique est une fiction commode, un écran qui recouvre la réalité brute des rapports de force entre États périphériques et centres financiers du Nord. Suzanne de Brunhoff l’avait posé dès le début des années 1970 : la monnaie n’est pas un instrument neutre que l’État manierait à sa guise pour lisser les cycles. Elle est une contrainte objective, l’incarnation matérielle de la loi de la valeur sur le marché mondial.
En Afrique, cette contrainte change de forme selon les zones, mais elle produit partout le même effet, la subordination. Franc CFA arrimé à l’euro, naira nigérian, cedi ghanéen soumis aux conditions du Fonds monétaire international : l’illusion est la même. Vouloir réformer la monnaie sans toucher aux structures productives qui la portent, c’est changer le thermomètre pour faire tomber la fièvre. La crise du franc CFA et les promesses de la Zone de libre-échange continentale africaine ne se lisent qu’à cette lumière, celle d’une lutte pour la reproduction de l’équivalent général dans un système-monde hiérarchisé.
Une fausse frontière entre zone franc et monnaies nationales

L’erreur courante oppose les pays de la zone franc aux autres États africains qui disposent de leur banque centrale et de leur devise. On présente les premiers comme victimes d’une colonisation monétaire et les seconds comme des modèles de souveraineté retrouvée. La dichotomie ne tient pas. Elle confond la souveraineté monétaire formelle avec l’autonomie économique réelle. Le Nigeria, le Ghana, le Kenya, l’Égypte possèdent leur banque centrale, émettent leur papier-monnaie, fixent en théorie leurs taux directeurs. Leur marge de manœuvre n’en reste pas moins étroite, parfois plus périlleuse que celle des membres de l’UEMOA. La différence n’est pas de nature. Elle tient au degré et à la modalité de la soumission aux contraintes extérieures.
Hors zone franc, la contrainte ne passe pas par un compte d’opérations logé à Paris. Elle passe par la dette libellée en devises fortes et par la dépendance aux importations essentielles. Quand le Ghana ou la Zambie empruntent sur les marchés internationaux, ils empruntent en dollars ou en euros, alors que leurs recettes fiscales sont en cedis ou en kwachas. Cette asymétrie fonde une vulnérabilité de structure. Toute dépréciation de la monnaie locale alourdit mécaniquement le service de la dette. Pour rassurer les créanciers et freiner la fuite des capitaux, ces banques centrales mènent des politiques restrictives sévères. Elles maintiennent des taux d’intérêt parfois supérieurs à 20 ou 30 pour cent, ce qui étrangle le crédit à l’économie réelle. Cette austérité monétaire dictée par la peur de la spéculation ressemble trait pour trait à la discipline budgétaire imposée par les règles de convergence de la zone CFA. La priorité reste la même de part et d’autre : la stabilité externe, donc la capacité à payer les dettes et à importer, contre la production intérieure.
Deux mécanismes, un même blocage de l’accumulation
Le mécanisme de transmission diffère, le résultat est identique : l’accumulation productive est bloquée. En zone CFA la parité fixe agit comme un carcan visible. Elle interdit la dévaluation compétitive et oblige à l’ajustement interne par la compression des salaires et des dépenses publiques. Hors zone CFA, la flexibilité du change agit comme une soupape illusoire. Les dévaluations successives, vendues comme des regains de compétitivité, tournent vite à la spirale inflationniste. Plusieurs économies subsahariennes à monnaie nationale ont connu des taux d’inflation dépassant régulièrement 15 pour cent par an sur les dernières décennies. Cette inflation renchérit les biens essentiels, appauvrit les classes populaires, détruit l’épargne locale. Elle ne stimule pas l’industrie nationale, qui dépend largement d’intrants importés dont le coût explose à mesure que la monnaie chute. La dévaluation devient un transfert de richesse, des producteurs locaux vers les détenteurs de devises et les importateurs.
Brunhoff distinguait la gestion courante de la monnaie et le caractère contraint de cette gestion par la place de la monnaie nationale dans l’ordre international. On peut prolonger cette distinction jusqu’à parler de sanction. Dans les pays à monnaie nationale, la gestion quotidienne paraît plus autonome. Les gouverneurs annoncent des mesures techniques, ajustent les réserves obligatoires, interviennent sur le marché des changes. L’autonomie est de façade. Dès que la pression sur la balance des paiements devient trop forte, la sanction tombe, sous la forme d’un programme d’ajustement négocié avec le FMI. Réduction du déficit, libéralisation des prix, privatisation des entreprises publiques : ces conditions se décident à Washington ou à Londres, pas à Accra ou à Lagos. La banque centrale perd alors toute latitude. Elle devient l’exécutant local d’une politique arrêtée ailleurs, et sa souveraineté se réduit à la mise en œuvre technique de décisions prises par les créanciers.
Le fétiche des réserves
La composition des réserves de change rend la chose plus claire encore. Qu’il s’agisse de la BCEAO ou de la Banque centrale du Nigeria, les actifs de réserve se composent pour l’essentiel de titres de dette américaine ou européenne. L’épargne africaine finance ainsi, par un détour, le développement des pays du Nord. En 2022, les réserves cumulées de l’Afrique subsaharienne dépassaient 200 milliards de dollars, dont une part notable placée dans des actifs peu rémunérateurs en termes réels, pendant que les États empruntaient à des taux usuraires pour boucler leurs budgets. Cette aberration financière donne corps au fétichisme marxien de la monnaie. La monnaie semble une chose neutre, un stock de valeur, alors qu’elle est un rapport social de domination. Détenir des dollars ne rend pas puissant tant qu’on reste prisonnier des circuits qui valorisent ces dollars contre les économies locales.
L’illusion souverainiste alimente l’idée que sortir du franc CFA suffirait à régler tous les problèmes. L’expérience des voisins enseigne le contraire : la liberté de changer la parité n’est pas la liberté de développer. En restant dans la zone, le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont connu une stabilité relative des prix, avec une inflation moyenne souvent inférieure à 3 pour cent ces dernières années. Le Ghana et le Nigeria ont subi une volatilité extrême, avec des pics inflationnistes dépassant 40 pour cent lors des crises récentes. Cette stabilité zonale coûte cher en chômage et en désindustrialisation, mais elle offre un cadre prévisible aux investisseurs extractifs. À l’extérieur de la zone, l’instabilité monétaire effraie l’investissement productif de long terme et nourrit la spéculation de court terme comme le commerce d’import-export. Dans les deux cas le modèle reste extraverti. Il ne produit pas pour le marché intérieur africain, il exporte des matières premières et importe des biens de consommation.
La ZLECAf et l’obstacle monétaire
La ZLECAf veut dépasser cette fragmentation par un marché continental. Elle bute sur l’obstacle monétaire. Comment intégrer des espaces dont les monnaies ne sont pas convertibles entre elles ? Un commerçant burkinabè qui veut acheter des produits manufacturés au Kenya passe le plus souvent par le dollar. Il vend ses francs CFA contre des dollars, puis achète des shillings kényans avec ces dollars. Cette double conversion engendre des coûts de transaction lourds, estimés de 5 à 10 pour cent de la valeur des échanges intra-africains. Ces coûts pèsent sur la compétitivité des produits africains. Ils renforcent la position des devises étrangères et marginalisent les monnaies locales. La ZLECAf risque alors de devenir une zone de libre-échange pour les marchandises occidentales ou asiatiques, servies par des systèmes de paiement efficaces, pendant que les échanges entre Africains restent entravés faute d’architecture monétaire commune.
Les projets de monnaie unique, l’ECO au premier rang, butent sur la même réalité. Une monnaie commune n’est pas une simple décision politique. Elle suppose une convergence réelle des structures productives. Si les économies membres restent concurrentes à l’exportation de matières premières et complémentaires à l’importation de biens manufacturés venus d’ailleurs, la monnaie commune reproduira les tensions internes de la zone euro, en pire. L’Allemagne de l’Afrique n’existe pas encore. Sans industrie capable d’absorber la main-d’œuvre et de créer de la valeur ajoutée, l’union monétaire devient un carcan déflationniste. La loi de la valeur s’y impose par la dévalorisation interne, baisse des salaires, précarisation, austérité budgétaire. C’est le piège d’une intégration purement commerciale sans transformation industrielle préalable.
Ce qu’exige une souveraineté monétaire réelle
Il faut donc sortir du débat binaire entre réforme du CFA et création d’une nouvelle monnaie nationale. La question n’est pas symbolique, elle est structurelle. Une souveraineté monétaire véritable réclame la maîtrise des flux financiers. Cela passe par des contrôles de capitaux qui empêchent la fuite des richesses. Cela suppose une régulation ferme des transferts illicites, que la CNUCED chiffre à plus de 80 milliards de dollars par an pour le continent. Cela exige un système bancaire orienté vers le financement de la production nationale plutôt que vers la spéculation immobilière ou l’achat de dette étrangère. Les banques commerciales africaines, dans la zone et hors celle-ci, préfèrent le refinancement auprès de la banque centrale ou l’achat de titres publics rémunérateurs au crédit aux PME industrielles. Le taux de bancarisation reste faible, souvent sous les 20 pour cent de la population adulte, ce qui exclut la majorité des acteurs économiques du circuit formel.
L’expérience asiatique offre un contre-modèle. La Chine, la Corée du Sud, le Japon ont fait de leur politique monétaire et de change une arme industrielle. Ils ont tenu des changes compétitifs, contrôlé les mouvements de capitaux, dirigé le crédit vers les secteurs prioritaires. Ils n’ont pas visé la stabilité financière absolue au sens occidental, ils ont visé la puissance productive. L’Afrique dispose aujourd’hui d’un espace politique plus large pour tenter une voie comparable. La multipolarité qui s’installe, avec la montée des BRICS, ouvre des financements et des partenariats alternatifs. Le yuan s’invite dans certains règlements commerciaux. Les monnaies locales peuvent servir aux échanges bilatéraux et réduire la dépendance au dollar. Ces ouvertures ne se saisiront pas par décret. Elles supposent que la politique monétaire cesse de contredire la politique industrielle, et que la fiscalité serve l’une comme l’autre.
L’État doit redevenir un acteur économique stratégique, non pour remplacer le marché mais pour structurer l’offre. Il lui revient d’investir dans les infrastructures énergétiques et numériques qui abaissent les coûts de production. Il lui revient de protéger les industries naissantes le temps qu’elles deviennent compétitives. La banque centrale accompagne cette transition en fournissant des liquidités de long terme, quitte à tolérer une inflation modérée tant qu’elle sert l’investissement productif. Cela suppose de rompre avec l’orthodoxie néolibérale qui règne autant dans les institutions de Bretton Woods que dans les conseils des banques centrales africaines, en zone franc ou non. L’indépendance des banques centrales, dogme intouchable depuis les années 1990, mérite d’être rouverte. Une banque centrale affranchie des pressions populaires mais soumise aux marchés financiers internationaux n’est pas indépendante. Elle est captive.
Démocratiser la monnaie
Le débat public demeure prisonnier d’une fausse conscience qui oppose stabilité et croissance. Le dilemme est trompeur. La stabilité des prix sans croissance est une stagnation mortifère. La croissance sans stabilité monétaire est une illusion inflationniste. La vraie stabilité est celle de l’emploi et de la production. Elle se mesure à la capacité d’une économie à satisfaire les besoins de sa population avec ses propres ressources. La monnaie doit servir cet objectif. Elle n’est pas une fin en soi, encore moins un outil de domination extérieure. Les syndicats, les mouvements sociaux, la société civile doivent s’emparer de la question. La politique monétaire est trop importante pour être abandonnée aux seuls banquiers et aux experts du FMI. Elle touche au prix du pain, au salaire des enseignants, à l’accès aux soins.
Exiger la transparence des comptes des banques centrales, le contrôle parlementaire des accords monétaires internationaux, la publication des bénéficiaires du refinancement bancaire, voilà des revendications concrètes qui démocratisent la souveraineté. La ZLECAf ne réussira qu’adossée à une coopération monétaire profonde. Cela ne veut pas dire une monnaie unique immédiate. Cela veut dire d’abord un système de compensation multilatéral capable de régler les échanges en monnaies locales, une coordination des changes pour éviter les dévaluations qui appauvrissent le voisin, une harmonisation financière contre le blanchiment et l’évasion fiscale. L’infrastructure technique existe. C’est la volonté politique de briser les rentes établies qui manque.
L’héritage colonial pèse lourd sans être une fatalité. Les élites africaines ont souvent trouvé leur compte dans le système en place. La rente de l’import-export, les commissions sur la dette, les placements offshores ouvrent des perspectives individuelles brillantes là même où elles ruinent la collectivité. Changer de monnaie ne changera rien si ces élites restent alignées sur les intérêts extérieurs. La rupture monétaire devra être une rupture sociale, accompagnée d’une redistribution du pouvoir économique vers les producteurs locaux, paysans, artisans, industriels nationaux. Brunhoff rappelait que l’État capitaliste ne peut pas tout contrôler, pris qu’il est dans les contradictions du marché mondial. Il garde pourtant des marges. Il peut choisir l’accumulation nationale contre l’intégration subordonnée.
La liberté monétaire se conquiert par la transformation réelle de l’économie. Tant que l’Afrique exportera des matières premières brutes et importera des produits finis, sa monnaie restera l’instrument de sa propre dépossession, qu’elle s’appelle franc, naira ou rand. La souveraineté n’est pas un statut juridique. C’est une capacité productive.
Chérif Salif Sy est un économiste, enseignant-chercheur et consultant sénégalais. Ancien conseiller technique chargé des questions économiques auprès du président sénégalais Abdoulaye Wade, il dirige aujourd’hui son propre cabinet de conseil. Depuis 2016, il siège au Comité scientifique de la Revue internationale des études du développement, héritière de la célèbre Revue Tiers Monde. Secrétaire général de l’Association des chercheurs sénégalais (ACS) et de l’Association sénégalaise des économistes (ASE), il est également membre du CODESRIA et du Forum du Tiers Monde. Figure reconnue de la réflexion économique africaine, il intervient régulièrement sur les questions de développement, de gouvernance et de politiques publiques.




