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En zone Cemac, les créances sur les États frôlent 90% des crédits accordés au privé

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Le constat tombe des données consolidées de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) : à fin juin 2026, les créances détenues par le système bancaire de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) sur les Trésors nationaux atteignent près de 90% du volume des crédits accordés au secteur privé. Autrement dit, pour chaque franc CFA prêté aux entreprises et aux ménages de la sous-région, un montant quasi équivalent est aspiré par le financement des déficits publics. Le signal est préoccupant pour une zone qui peine déjà à faire décoller son tissu productif.

La dynamique n’est pas nouvelle, mais elle franchit un nouveau palier. Les six États de la zone — Cameroun, Gabon, Congo, Tchad, République centrafricaine et Guinée équatoriale — se tournent de manière croissante vers le marché des titres publics émis sur la place régionale pour couvrir leurs besoins de trésorerie. Souscriptions aux bons et obligations du Trésor, avances statutaires résiduelles, portage de titres par les banques commerciales : les canaux se cumulent. Le résultat se lit dans les bilans des établissements de crédit, où la part des actifs souverains gonfle au détriment de l’exposition aux PME, aux grandes entreprises et aux crédits aux particuliers.

Ce phénomène, qualifié d’effet d’éviction par les économistes, prive l’économie réelle de ressources financières. Les banques, confrontées à un arbitrage entre un rendement souverain réputé sans risque et pondéré favorablement sur le plan prudentiel d’une part, et des crédits privés jugés plus risqués d’autre part, choisissent logiquement la facilité. La conséquence est double : le coût du crédit reste élevé pour les acteurs économiques, et les volumes distribués progressent peu, malgré une bancarisation en lente amélioration.

La BEAC face à un dilemme de politique monétaire

Pour l’institut d’émission dirigé depuis Yaoundé, l’équation se complique. La BEAC a resserré sa politique monétaire ces dernières années pour défendre la parité fixe du franc CFA avec l’euro et contenir les tensions inflationnistes importées. Mais ce resserrement, combiné à l’appétit sans frein des Trésors pour les ressources bancaires, assèche encore davantage le financement productif. Le marché des titres publics, pensé initialement comme un outil de modernisation des finances publiques et d’approfondissement financier, se transforme progressivement en guichet quasi exclusif de refinancement des États.

Les ratios prudentiels de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC) permettent encore aux banques d’absorber ces expositions souveraines. Mais la question de la soutenabilité commence à poindre. Plusieurs établissements affichent désormais des concentrations très élevées sur un ou deux souverains de la zone, ce qui pose un risque systémique en cas de choc budgétaire majeur sur l’un des États membres. La chute des cours du pétrole, dont dépendent fortement le Congo, le Gabon, le Tchad et la Guinée équatoriale, constituerait un tel choc.

Un modèle de financement à réinventer

Au-delà du diagnostic chiffré, c’est l’ensemble du modèle de financement de la CEMAC qui interroge. La sous-région affiche des taux de pénétration du crédit au secteur privé parmi les plus faibles du continent, autour de 15% du PIB selon les estimations récentes, loin derrière l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ou le Kenya. Dans ce contexte, voir les banques consacrer une part croissante de leur capacité de prêt aux États revient à perpétuer la dépendance aux matières premières et à freiner l’émergence d’un secteur privé diversifié.

Les pistes de correction existent : élargissement de la base d’investisseurs non bancaires sur le marché des titres publics, émissions auprès des compagnies d’assurance et des fonds de pension, mobilisation accrue de la diaspora, discipline budgétaire renforcée pour réduire les besoins de financement. Reste que ces réformes supposent une volonté politique coordonnée des six capitales, dans un contexte où chacune gère ses contraintes de trésorerie à court terme. Les prochains programmes conclus avec le Fonds monétaire international (FMI) pourraient contenir des conditionnalités allant dans ce sens.

Antoine Mboussi

Rédaction
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