Cacao-Café : comprendre la guerre de semences en Afrique centrale

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(BFI) – Dès le début de la colonisation, l’Afrique du Centre et Ouest a été façonnée pour être le fournisseur agricole des puissances. Cette attribution a structuré l’économie locale. Elle a généré un besoin devenu critique à notre époque : les semences à haut rendement, avec pour corollaire la guerre économique pour le contrôle du vivant ; sujet dont le débat public local tarde à s’emparer.

A la suite de la conférence de Berlin de 1884-1885, les puissances coloniales ont attribué le statut de pourvoyeuse de matières première agricoles à l’Afrique du Centre et de l’Ouest, modelant ainsi son paysage, son économie et les habitudes de vie de ses habitants. Cet état de fait pèse sur l’intégration de la région la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Indissociables à la base, le cacao et le café – dont la valeur se décide à Londres et New York – sont les symboles par excellence de cette polarisation.

Pour conserver son leadership, dans ces deux filières, l’Afrique est aujourd’hui contrainte de mener des politiques visant à mieux rentabiliser les terres arables, à dynamiser la préservation des ressources et à doper la productivité de la main-d’œuvre locale. Or l’inexorable intensification qui en découle déjà n’est pas sans impact sur la fertilité de sols.  L’optimisation des semences, pour ne considérer qu’elle, permet de produire des variétés adaptées aux besoins des cacaoculteurs et des caféiculteurs, mais toujours avec un impact sur les sols.

Des réponses multiples à un besoin critique

La semence, faut-il le rappeler, est l’élément clé des systèmes de production agricole. Sans semences de qualité et adaptées aux évolutions du contexte africain, le leadership agricole du continent dans les segments cacao et café, voire la survie de millions de personnes – qui dépendent de près de 90% de la biodiversité pour les besoins de base – sera durablement compromise.

En Afrique centrale, le Cameroun joue gros. Le cacao est son deuxième produit agricole d’exportation derrière le coton. Employée par 600 000 personnes dans le pays, la culture du cacao est une activité capitale pour les communautés rurales qui produisent environ 220 000 tonnes de cacao en rythme annuel.

Problème : le cacao est une culture fragile dont le rendement a tendance à diminuer du fait du changement climatique et de l’appauvrissement des sols. Les producteurs reçoivent des réponses multiples. Avant l’arrivée des politiques d’optimisation des performances agricoles, la semence restait le facteur de production le plus important et le moins coûteux pour les agriculteurs africains.

Trois filières : formelle, informelle et criminelle

Selon plusieurs retours d’expérience, les variétés de semences de seconde génération créées par des laboratoires permettent d’atteindre un rendement de 2 tonnes/hectare en moyenne, contre la moitié pour la variété développée dans les années 1970-1980. Mais jusqu’ici, 80% des semences de cultures vivrières, dans la région, sont générées par la production paysanne locale.

Bien qu’absent du débat public africain, le sujet est si sensible que, d’après Samuel Donatien Nengue, Administrateur du Fonds de développement des filières cacao et café du Cameroun, « la question des semences relève de la défense nationale au sein de puissances agricoles comme les Etats-Unis. »

En Afrique centrale, le système semencier est globalement composé de trois filières : la première est formelle, la seconde est informelle, la troisième relève du crime organisé, à cheval entre les deux premiers. Certes, les semences de de deuxième génération profitent théoriquement à tous les maillons de la chaîne de production, lissant dans le même temps des injustices latentes, mais elles n’en demeurent pas moins problématiques, d’après les analystes. Il se trouve, en effet, que malgré leur prix sensiblement élevé, la demande des semences à fort rendement est largement supérieure à l’offre. La difficulté d’apprécier le volume et la nature des besoins réels du monde paysan, le faible pouvoir d’achat des producteurs locaux, ainsi que l’adaptation relative de certaines variétés proposées par la recherche constituent des points de crispation. Les tensions qui découlent peuvent s’avérer explosives.

Une guerre économique pour la privatisation du vivant

Au surplus, le droit sur la propriété intellectuelle et les différentes règlementations relatives aux semences à haut rendement concourent, à terme, à une privatisation du vivant et à une dépendance des agriculteurs vis-à-vis d’un secteur semencier privé. D’où l’importance des subventions d’Etat comme celles du Fonds de développement des filières cacao et café ou des institutions multilatérales telles que la Banque africaine de développement.

Pour autant, de réelles contraintes demeurent sur le terrain. Les enquêtes des experts en due diligence du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE) rapportent que les paysans locaux accordent une importance relative à la pureté variétale des semences. Plus de 60% des enquêtés avouent mélanger différentes variétés ou espèces faute de mieux. En Afrique du Centre, bien plus dans plusieurs écosystèmes, l’enjeu de la biodiversité cultivée est essentiel pour l’avenir du cacao et du café. D’où la féroce guerre économique que se livrent les fournisseurs de semences dites améliorées. Faut-il rappeler que les systèmes de production agricole de l’essentiel des cacaoculteurs et des caféiculteurs africains entretiennent cette biodiversité semencière ? Grâce à son caractère accessible, cette dernière constitue, à leurs yeux, le meilleur rempart face aux aléas climatiques.

Par Guy Gweth est le Président du Centre africain de veille et d’intelligence économique et Responsable de « Doing Business in Africa » à CentraleSupelec.

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