Pourquoi le libre-échange est (encore) loin d’être gagné en Afrique

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(BFI) – Au-delà de son entrée en vigueur à la date symbolique du 1er janvier, la Zlec, le marché commun africain, n’est pas encore achevée.

À date symbolique, mots marquants. « Aujourd’hui est vraiment un jour historique, le jour à compter duquel nous commençons officiellement à commercer dans le cadre préférentiel de la zone de libre-échange continentale africaine », s’est réjoui Wamkele Mene lors d’une cérémonie de lancement en ligne organisée par l’Union africaine. Retardée par la pandémie du coronavirus, la zone de libre-échange continentale africaine (Zlec) est entrée officiellement en vigueur le 1er janvier 2021. « Aujourd’hui, nous assistons, nous Africains, à l’ouverture d’un nouveau chapitre en termes de relations d’affaires et d’investissements sur le continent africain », a poursuivi le secrétaire général de la Zlec. Concrètement, où en est-on ?

La dynamique enclenchée

Censée devenir l’espace commercial le plus peuplé du monde, la zone de libre-échange continentale africaine est pour le moment une réalité encore lointaine, selon Jakkie Cilliers, expert sud-africain à l’Institut d’études sur la sécurité à Pretoria. « Ça va prendre du temps », met en garde le chercheur. Actuellement, seulement 16 % des échanges commerciaux du continent se font entre pays africains. L’ambition de la Zlec est de faire passer ces échanges à 60 % d’ici à 2034 entre les 55 pays membres de l’Union africaine, qui représentent 1,2 milliard de personnes.Mais l’application effective du principe de libre-échange à l’échelle du continent prendra « plusieurs années », selon Jakkie Cillers : « De nombreux points sur les droits de douane sont encore en négociation entre les différents pays. » L’idée est que l’accord, déjà ratifié par 34 États, soit opérationnel « d’ici à 2034 avec la suppression d’environ 97 % des taxes douanières ».

Des attentes fortes du côté des entreprises

Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, qui est également l’actuel président de l’UA, a souligné que l’accord de libre-échange « va fondamentalement changer » la situation économique de l’Afrique. « J’appelle les entrepreneurs de notre nation à saisir les abondantes opportunités que ce développement historique offrira pour explorer de nouveaux marchés et construire de nouveaux partenariats », a-t-il ajouté. Cet appel sera-t-il suffisant tant les disparités sont grandes entre les pays et que les attentes augmentent en matière d’intégration continentale.

« Il y a désormais un marché immense là dehors. Tout ce que les entreprises ont à faire est de s’assurer qu’elles produisent des biens de valeur et demandés », confie au micro de Xinhua Victor Siatembo, un commerçant transfrontalier basé à Lusaka, en Zambie. « Je pense que la suppression des barrières commerciales internationales et l’harmonisation des législations commerciales aideront les personnes comme moi qui dépendent du commerce transfrontalier pour survivre à prospérer. » Pour cet autre commerçant spécialisé dans la vente de pièces détachées et d’accessoires automobiles dans le marché du centre de Lusaka, « beaucoup d’entreprises africaines se trouveront obligées d’investir dans des produits de qualité et abordables afin de remporter une plus grande part de ce grand marché ».Si le continent africain met en œuvre cet accord de manière effective, « nous avons l’opportunité de sortir de la pauvreté 100 millions d’Africains et la majorité de cette centaine de millions d’Africains qui peuvent sortir de la pauvreté sont des femmes d’affaires », a déjà promis le patron de l’organisation panafricaine basée à Accra, au Ghana. « Ce sera une opportunité de réduire l’écart de revenus entre les genres, et une opportunité pour les petites et moyennes entreprises (PME) d’accéder à de nouveaux marchés », a-t-il expliqué.

Concrètement, des partenariats techniques ont été lancés pour développer des plateformes de technologie numérique qui permettront de connecter les entreprises et les entrepreneurs, de part et d’autre du continent. « Cet accord ne bénéficie pas seulement aux grandes entreprises du continent africain, mais il devra toujours être partagé par les jeunes Africains, les femmes et les PME africaines » , a-t-il dit.

Poursuivre au-delà

Rassembler les marchés d’une cinquantaine de pays à des niveaux de développement différents sur le continent le plus pauvre du monde ne se fera pas en un coup de baguette magique, explique cet expert. Tout d’abord, « les 55 membres de l’Union africaine n’ont pas tous ratifié l’accord, mais tous les pays clés l’ont fait, dont le Nigeria », premier marché d’Afrique avec quelque 200 millions d’habitants. Mais « les négociations commerciales sont extrêmement complexes car chaque accord sur les taxes douanières doit être négocié » entre pays membres.

Ensuite, il faut résoudre la question des rapports entre la nouvelle Zlec et les huit communautés économiques régionales (CER) existantes. Les accords commerciaux signés avec l’Europe, la Chine et les États-Unis sont encore un autre obstacle à surmonter. En juillet, les États-Unis ont, par exemple, ouvert des négociations avec le Kenya. Enfin, « la corruption dans certains gouvernements, la lourdeur de l’administration et le manque de moyens seront un défi pour la mise en œuvre » du projet, soutenu par l’Union africaine, souligne Jakkie Cilliers.

L’Afrique « est restée prise au piège d’un modèle économique colonial », selon le secrétaire général de la Zlec, Wamkele Mene. Pour en sortir, elle doit mettre en œuvre presque « de manière agressive » le nouvel accord. Pour lui, « le Covid-19 a démontré que l’Afrique est trop dépendante de l’exportation de produits de base, trop dépendante des chaînes d’approvisionnement mondiales. Lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales sont perturbées, nous savons que l’Afrique est fortement impactée ».

« Cette crise accélère la prise de conscience de l’impératif de produire pour la consommation africaine, et c’est l’enjeu de la zone de libre-échange continentale africaine (en projet à l’échelle de l’Union africaine ). L’avenir de l’Afrique, c’est son marché intérieur, un potentiel de 2 milliards d’individus en 2050 », analyse à l’AFP l’économiste Kako Nubukpo, ancien ministre de la Prospective du Togo.

L’économie du continent ne pèse que 3 % de l’économie mondiale et est en outre morcelée entre 55 systèmes économiques différents, ce qui constitue un « énorme frein » à la croissance du continent, estime M. Cilliers. Avec cet accord, « l’idée est de construire des relations à l’échelle régionale et de permettre aux Africains d’échanger des produits de base, mais aussi davantage de produits à valeur ajoutée », explique-t-il.

Si elle atteint ses objectifs, la Zlec permettra de sortir 70 millions d’Africains de la pauvreté et 30 millions d’une situation d’extrême pauvreté d’ici à 2035, selon la Banque mondiale.

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