La bauxite de Guinée au cœur de la géoéconomie mondiale

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(BFI) – Principal producteur d’un minerai stratégique, la Guinée post-coup d’État est scrutée de près par ses voisins, la Russie, mais aussi et surtout par la Chine.

C’est un petit rayon de soleil dans l’épaisse grisaille guinéenne. Ou plutôt une bouffée d’oxygène pour la junte militaire qui a pris le pouvoir, le 5 septembre dernier. Les patrons et représentants de l’importante industrie minière présente en Guinée se sont dits rassurés sur la poursuite de leurs activités après une rencontre avec le chef de la junte, le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, à Conakry. Pourtant, en renversant le pouvoir d’Alpha Condé, le groupe de militaires a fait trembler le très stratégique marché mondial de l’aluminium. Il y a un mois, le prix sur le marché londonien franchissait le seuil des 3 000 dollars la tonne, soit le plus haut niveau depuis 2008.

« La junte militaire au pouvoir a tout intérêt à ce que les mines fonctionnent », analyse Hassan Kouao-Bilé, spécialiste des questions minières et de géopolitique. C’est stratégique pour le pays. Et c’est aussi un moyen de pression important pour la suite. »

Un environnement de marché favorable…

De la canette de bière à l’industrie navale en passant par l’aviation, l’aluminium a permis l’essor de l’industrie traditionnelle, mais s’installe aussi comme l’un des métaux de référence de la transition énergétique. Deuxième métal, le plus exploité après l’acier, selon l’organisme Aluminium Europe, qui fédère cette industrie dans l’Union européenne, l’aluminium, plus léger, présente une bonne résistance à la corrosion et aux déformations et est complètement recyclable.Selon l’US Geological Survey de 2021, les réserves mondiales de bauxite se situent principalement dans des zones tropicales et subtropicales : la Guinée (24,9 %), l’Australie (17,2 %), le Vietnam (12,5 %) le Brésil (9,1 %) et la Jamaïque (6,7 %). Selon la même source, la Chine n’a que 3,4 % des réserves mondiales et la Russie 1,7 %.

Son prix n’a fait que grimper ces derniers mois, affichant plus de 40 % depuis janvier, bien avant l’annonce du coup d’État guinéen : ce dernier n’est qu’un élément de plus venant s’ajouter à la longue liste des raisons pour lesquelles l’aluminium flambe. Comme de nombreuses matières premières, le cours de l’aluminium s’est envolé à la faveur de la reprise économique suivant la pandémie de Covid-19.

Outre cette demande accrue, la hausse du coût de l’électricité en Chine, et la demande des autorités de limiter l’utilisation d’énergie, a eu pour conséquence de faire baisser la production de plusieurs fonderies dans la province du Xinjiang, ce métal consommant de grandes quantités d’énergie. Les fabricants chinois s’inquiètent d’une rupture d’approvisionnement. « Compte tenu des relations houleuses que la Chine entretient avec l’Australie et les disponibilités minières guinéennes (bauxite et fer) pouvant remplacer les australiennes, il est certain que tout ce qui se passe en Guinée est très sensible », ajoute Thierry Pairault dans une première analyse.Deux pays en particulier, la Chine et la Russie, suivent de près l’évolution de la situation sur place. Et pour cause, la Guinée abrite les plus grandes réserves mondiales de bauxite, le principal minerai nécessaire à la production de l’aluminium, dans lesquelles les intérêts russes et chinois sont très importants.

En Afrique de l’Ouest, un vent d’espoir…

Dans tous les cas, cette flambée de la bauxite dope l’appétit d’autres pays africains. C’est le cas du Ghana, qui cherche depuis plusieurs années à augmenter sa production du minerai qui sert à produire l’aluminium. La compagnie publique Ghana Integrated Aluminium Development Corp vient de signer un contrat majeur de 1,2 milliard de dollars pour une mine qui devrait livrer 5 millions de tonnes de bauxite par an et qui créera plus de 1 000 emplois. « Le Ghana est considéré comme un pays stable politiquement, donc il peut tirer son épingle du jeu, s’il parvient à réguler les problèmes d’impôts et de taxes. » L’ancienne gold coast n’entretient pas le même rapport avec les entreprises chinoises, et va même voir sa production baisser, à cause du retrait du groupe chinois Bosai Minerals annoncé le mois dernier. Son bail qui expire début 2022 n’a pas été renouvelé. Les autorités ghanéennes reprochent à l’entreprise de ne pas disposer de projet de raffinerie pour la transformation locale de la bauxite, une condition non négociable pour ce pays qui veut capter plus de valeur ajoutée sur la chaîne de production de l’aluminium. Son avenir en dépend, surtout avec la hausse actuelle des prix. « C’est un métal qui s’annonce indispensable à la transition énergétique, appui Hassan Koua-Bilé conseiller spécial du directeur Afrique de Newmont, première société aurifère au monde et producteur de cuivre, d’argent, de zinc et de plomb. Plusieurs industries l’ont déjà adopté dans leur approche des technologies bas carbone. Le métal le plus proche de l’aluminium est l’or, mais il n’est pas aussi propre et c’est très lourd et surtout très coûteux. »

… mais aussi des inquiétudes

« Au-delà de la Guinée, ce coup d’État n’est pas bon pour la marche des affaires en Afrique de l’Ouest », analyse depuis Accra Hassan Koua-Bilé. Ces dernières années, les investissements majeurs notamment dans le domaine aurifère se dirigeaient plus vers l’Afrique de l’Ouest, souligne-t-il. Mais la stabilité politique reste une condition préalable à l’investissement minier, plaide-t-il. Avant d’ajouter que le coup d’État en Guinée n’arrange pas du tout des pays comme la Côte d’Ivoire, ou le Sénégal par exemple, tout proches et qui sont également traversés par des moments d’instabilité, poursuit-il. N’oublions pas que la majorité des compagnies minières qui opèrent dans cette région sont anglophones, canadiennes, américaines, australiennes, elles ne comprennent pas cette instabilité géopolitique qui touche surtout des pays francophones. Pour elles, il y a eu un mauvais enchaînement entre le Burkina Faso, le Mali, et maintenant la Guinée, désormais elles vont faire preuve de prudence par rapport à leurs investissements dans la sous-région. »

En Russie aussi

À Moscou, dès l’annonce du putsch, Oleg Deripaska, le fondateur du géant Rusal, qui a fait 8,57 milliards de dollars de revenus en 2020 et très implanté en Guinée, est monté au créneau pour rappeler que « 20 % de l’aluminium mondial provenait de la production guinéenne, et que le putsch « pourrait sérieusement ébranler le marché ». Même inquiétude au sommet de l’État russe. « En tout état de cause, nous espérons que les intérêts commerciaux de nos entrepreneurs et de nos entreprises ne seront pas affectés et seront garantis », a indiqué Dmitry Peskov, porte-parole de la présidence russe, le 7 septembre.

La Chine à cran après le coup d’État…

À la surprise générale, et dérogeant à sa ligne, la Chine a réagi plus fermement contre les putschistes. « Nous appelons toutes les parties à faire preuve de retenue, à garder à l’esprit les intérêts fondamentaux de la Guinée et à résoudre les problèmes par le dialogue et la consultation », a déclaré le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Wang Wenbin. « À l’évidence, la Chine n’a jamais aimé les changements à la tête d’un pays. Elle n’aime pas changer ses habitudes ni les canaux qu’elle utilise. De ce point de vue, il n’est pas étonnant qu’elle ait pu condamner le coup d’État en Guinée. Ce qui peut peut-être étonner est qu’elle l’ait fait aussi rapidement et aussi catégoriquement », analyse pour Le Point Afrique Thierry Pairault, sinologue à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Il faut dire que le changement politique en Guinée a attiré l’attention du monde entier car le pays assure plus de 40 % des approvisionnements chinois, l’usine du monde. L’abondance du minerai guinéen pas cher a permis à la Chine de devenir leader dans la production d’aluminium.

La condamnation de la Chine peut surprendre, étant donné que Pékin a fondé sa politique étrangère sur le principe de non-ingérence depuis 1955, en restant essentiellement à l’écart des « affaires intérieures » des autres pays, qu’il s’agisse d’une rébellion, d’un coup d’État ou d’atteintes aux droits humains.

Dans le cas de la Guinée, cependant, le calcul de la Chine semble différent. Beaucoup de compagnies étrangères sont liées par contrat à la Guinée et Alpha Condé se targuait d’avoir attiré nombre d’entre elles. « On peut se demander si les intérêts chinois ne reposent pas essentiellement sur les liens que la Chine avait pu établir avec Alpha Condé et ses amis », avance Thierry Pairault. En ce sens, le coup d’État est effectivement un coup dur pour la Chine qui doit entièrement reconstituer ses réseaux d’influence en Guinée. La réaction chinoise est peut-être une façon d’avertir le pouvoir guinéen qu’il devra lui donner des gages au préalable s’il veut pouvoir compter sur elle pour continuer à mettre en place un plan de développement. »

…malgré une relation privilégiée historique actualisée

La relation entre la Chine et la Guinée est ancienne, elle s’est tissée dès 1958 et le « Non » du président Sékou Touré au général de Gaulle et son projet de Constitution d’une communauté franco-africaine. Longtemps décrit comme « le Mandela de la Guinée », Alpha Condé s’est opposé pendant plusieurs décennies aux dirigeants successifs Ahmes Sékou Touré et Lansana Conté avant d’accéder au pouvoir en 2010. En devenant le premier président démocratiquement élu, il avait alors promis de faire de la Guinée, qualifiée de « scandale géologique » et de « Château d’Eau de l’Afrique » un pays stable et prospère. Pour ce faire, il s’est entouré d’importants cabinets internationaux comme celui de l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair ou encore de l’ancien président français Nicolas Sarkozy et le milliardaire George Soros, devenus ses conseillers.

Cela dit, Alpha Condé s’est vite rendu compte qu’il faudrait de l’argent pour tenir toutes ses promesses. Plutôt que d’attendre l’aide financière occidentale, il s’est tourné vers la Chine.

Dès son arrivée au pouvoir, il a engagé des négociations avec Pékin sur d’importants projets miniers, portuaire et énergétique. Ce rapprochement a pris un nouveau tournant en 2017, lorsque la Chine a accepté de prêter à la Guinée 20 milliards de dollars sur près de 20 ans en échange de concessions sur la bauxite.

Deux mandats plus tard, les promesses d’Alpha Condé n’ont pas toutes été tenues ni sur le plan démocratique, où l’ancien opposant n’a pas hésité à faire modifier la Constitution pour se représenter à un troisième mandat. Ni sur le plan économique, où le décollage n’a pas eu lieu. La Guinée est gangrenée par la corruption (137e sur 180 pays en 2020, selon l’ONG Transparency International) et connaît de fortes inégalités. Environ la moitié des 13 millions d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté (estimation de l’Institut national de la statistique guinéen). Beaucoup n’ont pas accès à l’électricité et à l’eau courante, selon la Banque mondiale.

Pourtant, lorsque Alphe Condé est réélu en octobre 2020, la Chine le félicite. En échange de ce soutien politique fort, Alpha Condé avait accepté quelques mois plus tôt de faire de la Guinée, l’un des 53 états à soutenir la loi chinoise sur la sécurité nationale pour Hong Kong aux Nations unies.

Des questionnements…

« La position anti-coup d’État de la Chine en Guinée n’est pas la preuve d’une nouvelle préoccupation pour la démocratie – c’est la preuve que le coup d’État a pris la Chine au dépourvu, explique Charles Dunst collaborateur du groupe de réflexion Global Macro d’Eurasia. « La Chine est évidemment disposée à soutenir quiconque soutient les intérêts chinois et n’hésitera pas à rejeter tout dirigeant évincé, même les plus pro-chinois. Mais parce que le coup d’État en Guinée a été soudain, la Chine n’était pas préparée. Pékin n’avait entretenu de relations avec aucun des adversaires de Condé, les dirigeants chinois n’avaient donc aucune carte à jouer. Ils n’avaient pas de plan B en Guinée », détaille-t-il dans une analyse publiée sur le site du magazine Foreign Policy.

Au-delà de cet emballement autour de l’aluminium, ce sont plus largement les projets de développement de la Chine en Guinée qui sont remis en cause. En effet, « le coup de force du 5 septembre a fait grimper les inquiétudes autour du mégaprojet de Simandou dans l’est du pays. C’est le plus grand gisement de minerai de fer non exploité au monde, relève Hassan Koua-Bilé. Il a été découvert dans les années 1990. À ce jour, il a accumulé des réserves de plus de 10 milliards de tonnes de minerai de fer à haute teneur, et les entreprises chinoises ont massivement investi », précise l’expert.

Les autorités chinoises ont dès décembre 2020 intégré les perspectives du fer dans leur nouveau plan quinquennal. Après l’échec du brésilien Rio Tinto de vendre sa participation (45,05 %) à la chinoise Chinalco (39,95 %) Simandou devrait finalement, en tout cas en théorie, être exploité conjointement par les deux entreprises. Mais « son exploitation demande un investissement massif estimé à plusieurs milliards de dollars », avance Hassan Koua-Bilé. « La Guinée veut profiter de ce gisement pour développer la région et demande qu’on construise des infrastructures, ce qui augmente encore le niveau d’investissements des partenaires. Donc en plus des problèmes de coût, il y a également le problème de l’instabilité qui vient s’ajouter, à long terme, cela pénalise très sérieusement », pointe notre interlocuteur, au téléphone.

… mais aussi des incertitudes

Toutefois, le risque qu’un prochain gouvernement guinéen impose une renégociation des contrats ou une expropriation à des opérateurs étrangers dans le pays n’est pas encore tout à fait dissipé. « L’arrivée du nouveau gouvernement n’affectera pas forcément les projets chinois dans le pays, la Chine étant le plus gros exportateur de minerais du pays », veut croire Hassan Koua-Bilé. « Dans le fond, le problème pour ces pays n’est pas tant la stabilité politique que de se doter d’une gouvernance stable autour de leurs matières premières. C’est propre à plusieurs pays d’Afrique, je pense à la République démocratique du Congo qui est un exemple palpable. L’illustration, même de l’expression “scandale géologique”. En RDC, on a tout, mais il n’existe pas de système de gouvernance pour les ressources du pays. La Guinée, c’est pareil, il n’y a pas de stabilité dans le système de gestion des minerais », analyse M. Koua-Bilé. « Si la junte est coincée et qu’elle ne parvient pas à garder la masse derrière elle, à ce moment-là, elle pourrait être tentée d’utiliser les ressources minières. C’est la pièce maîtresse et qui a un fort impact sur le monde. »

Le commerce entre la Chine et l’Afrique a été multiplié par 20 de 2000 à 2019. Les investissements étrangers directs ont été multipliés par 100 au cours de la période, et les investissements cumulés de la Chine en Afrique s’élevaient à 110 milliards de dollars, contribuant à 20 % de la croissance du continent, selon le site Internet du ministère chinois des Affaires étrangères. « La Russie n’a pas de pouvoir financier et n’est pas aussi flexible que la Chine. Depuis quelques années, il y a des tentatives de rapprochement comme lors du Sommet Russie-Afrique de 2019, mais je crois que c’est encore difficile pour la Russie d’avoir une vraie stratégie africaine même si elle se base sur des relations historiques », conclut-il.

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