Innovation financière : l’Afrique peut-elle créer ses propres tendances ?

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(BFI) – La pandémie a considérablement amplifié les besoins financiers des économies africaines qui se retroussent désormais les manches afin de relever le challenge de la relance. Face au risque d’un déficit de financement de 290 milliards de dollars d’ici 2023 selon le FMI, conjugué à un niveau de dette publique élevé pour plusieurs pays et la mobilisation des partenaires internationaux pour y remédier, quelle carte l’écosystème financier régional peut-il jouer ? Quel rôle pour l’innovation financière ? La Tribune Afrique vous propose une série d’analyses et d’entretiens décryptant les différentes pistes concevables.

« L’innovation est la clef de la prospérité économique ». Cette célèbre maxime de Michael Porter, professeur à Harvard, au sujet de la croissance des entreprises s’applique bien aux pays d’Afrique qui, certes moins affectés que le reste du monde sur le plan sanitaire par la crise de Covid-19 en 2020, en ont fortement fait les frais sur le plan économique. Le continent aux 54 drapeaux n’a jamais eu autant besoin de financements pour huiler et redémarrer sa machine économique. Si rien n’est fait pour multiplier l’offre financière afin de redresser la croissance du PIB après une première récession en 25 ans, les pays africains risquent d’être confrontés à un déficit de financement de 290 milliards de dollars d’ici 2023 selon le Fonds monétaire international (FMI). Et ce, malgré les prévisions qui affichent un rebond de la croissance régionale à 3,4 % en 2021 et 4 % en 2022.

Les bailleurs de fonds internationaux multiplient les réflexions et rencontres -à l’instar du sommet économique de Paris ce 18 mai à l’initiative du président Emmanuel Macron- autour des possibilités de soutenir l’Afrique dont certains pays doivent composer avec une dette publique élevée. En cela, les Droits de tirages spéciaux (DTS) que le FMI devrait mettre à la disposition des économies africaines en fonction de la décision de son conseil d’administration devraient apporter une réelle bouffée d’oxygène aux Etats. Mais au-delà, pourquoi ne pas explorer la manière dont l’écosystème financier régional pourrait, techniquement, multiplier les voix possibles de financements des économies ?

« Il faut innover ! »

Depuis que les pays montent leurs plans stratégiques pour le retour à la croissance, les réflexions convergent vers une relance par les entreprises et la nécessité de déployer des financements innovants pour répondre aux défis qui se profilent tant pour le secteur privé que pour les projets de développement portés par les Etats dont certains sont considérablement affaiblis financièrement en raison du niveau de leur dette et de la grande mobilisation qui a été nécessaire à la gestion de la pandémie de Covid-19 au niveau national. C’est d’ailleurs le point saillant du dernier rapport de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique intitulé : « Financements innovants pour le développement des entreprises en Afrique ».

Une thèse appuyée par Tidjane Thiam lundi 17 mai lors son passage sur TV5 Monde en prélude du sommet de Paris en tant qu’émissaire de l’Union africaine (UA). « Ce qu’il faut faire à moyen terme c’est rendre nos économies plus résilientes. Une partie de cela passe par le traitement de la dette, mais à moyen-terme -et c’est un peu le sujet (du sommet) – la réponse, c’est le secteur privé. Il n’y a que le secteur privé, il n’y a que les entreprises qui peuvent créer les emplois pour la jeunesse africaine compte tenu de la démographie du continent », explique l’ex-patron du Crédit Suisse. Egalement invité, Remy Rioux, patron de l’Agence française de développement (AFD) a estimé que c’est la raison pour laquelle : « il faut trouver d’autres chemins de financements (les systèmes financiers, les banques…) pour atteindre les entrepreneurs, afin qu’ils puissent investir ».

Evelyne Tall, banquière émérite et Présidente de CGF Bourse souligne, dans un entretien avec La Tribune Afrique, non seulement la nécessité de créer de nouvelles voies financières, mais aussi la fertilité du continent en la matière. « Je pense que l’Afrique est le terrain propice pour le financement innovant. Nous avons une Afrique très diverse. […] qu’il faut servir de manière différente. C’est alors que le financement innovant est source de solutions. Si on regarde par exemple les produits, les services et les canaux de distribution, si nous voulons que le financement favorise un développement local, nous ne pouvons pas juste faire un financement classique, … non ! il faut pouvoir innover ! ».

Les prémices d’un potentiel certain ?

Le continent a déjà, d’une certaine manière, démontré son sens novateur. A partir du Kenya en 2007 sous l’impulsion de Safaricom, l’Afrique a surpris le monde avec le mobile money et le mobile banking qui ont constitué une véritable innovation financière par le digital. La pratique s’est ensuite généralisée au Sud du Sahara. Résultat : un boost conséquent de la financiarisation des populations non bancarisées, porté par les opérateurs télécoms. Les banques ont pris le train en marche en adaptant leurs services. Une voie sur laquelle la pandémie de Covid-19 les a davantage confortées suite aux mesures de confinement et de distanciation sociale visant à freiner la propagation du coronavirus. Au-delà, l’innovation à laquelle appellent les experts du secteur africain de la finance est celle qui permettrait de renforcer les appuis obtenus de la communauté internationale, afin de répondre plus efficacement au niveau local aux défis financiers liés aux entreprises -les PME en particulier- et aux projets de développement.

Les experts retiennent d’autres avancées opérées notamment grâce aux techniques de la microfinance et depuis quelques années de la mésofinance qui ont permis l’accès au financement de très petites entreprises et parfois même informelles. Mais tous s’accordent à dire qu’il faudrait désormais aller plus loin. D’ailleurs Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement (BAD) conclut une interview télévisée en marge du sommet de Paris, en affirmant :

« Je pense que le temps est venu pour l’Afrique de lancer elle-même un système africain pour la stabilisation financière du continent, afin de se protéger contre les chocs exogènes ».

En clair, qu’il s’agisse de gestion de la dette ou du financement des entreprises, le continent africain devrait, en plus de l’appui de ses partenaires, se mobiliser pour repenser son système financier et la manière dont celui-ci répond aux besoins de l’économie.

La Tribune Afrique

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