(BFI) – Le Cameroun a levé en janvier 2026 un eurobond de 750 millions de dollars américains, soit 420,3 milliards de francs Cfa. Point marquant et peu relevé par la presse économique et les analystes, le taux d’emprunt particulièrement élevé de 10,12% pour une période de maturité de cinq ans seulement. Des conditions préoccupantes qui reflètent selon une perception de risque pays élevé et soulèvent le problème de la soutenabilité de la dette du pays. Mais si la situation peut être jugée alarmante elle n’est cependant pas une fatalité, nous explique Victoire Ngassa Djanhan.
L’émission par le Cameroun d’un nouvel Eurobond de 750 millions de dollars en janvier 2026 marque un tournant révélateur pour l’économie nationale. Officiellement présentée comme une opération de refinancement visant à remplacer l’emprunt international contracté en 2024, cette levée de fonds met pourtant en lumière des fragilités profondes. Nul doute que le contexte de sa réalisation – en l’absence de tout programme en cours avec le Fonds monétaire international (FMI) – a significativement pesé sur les conditions financières obtenues. Le résultat est sans appel : un coût de financement toujours élevé, une maturité raccourcie, et un endettement extérieur en hausse.
Au-delà de la simple opération de marché, cet Eurobond agit comme un révélateur des défis structurels du Cameroun : confiance limitée des investisseurs, faible mobilisation de l’épargne locale, déficit de transparence budgétaire et gouvernance financière perfectible. Autant de paramètres qui continuent d’influencer négativement la perception du risque souverain et, in fine, le coût du crédit pour l’État camerounais.

Une opération de plus en plus coûteuse et moins favorable
Selon les données publiées par Bloomberg, cette nouvelle émission du 26 janvier 2026 s´est conclue à un taux d’intérêt de 10,12 % en dollars américains, et une maturité de cinq ans, alors qu´elle visait à refinancer l’Eurobond contracté en 2024, dont le montant s’élevait à 550 millions de dollars, avec un coupon de 10,75 % et une échéance de sept ans.
Si, à première vue, la baisse du taux facial peut sembler positive, l’analyse détaillée révèle une réalité bien plus nuancée :
* la maturité de l’emprunt est réduite de 7 à 5 ans, ce qui accroît la pression de remboursement à court terme ;
* le volume émis est supérieur de 200 millions de dollars, entraînant mécaniquement une augmentation du stock de la dette extérieure ;
* le coût réel du refinancement reste élevé, traduisant une perception de risque persistante.
De plus, le gouvernement indique avoir couvert le risque de change via un contrat de swap. permettant de ramener le coût en euros à 7,79 %. Si cet instrument atténue partiellement l’exposition aux fluctuations monétaires, il ne modifie en rien la perception du risque souverain par les investisseurs internationaux.
Le Sukuk Bond du Bénin: Une comparaison régionale qui interpelle
La performance de cette opération apparaît d’autant plus mitigée lorsqu’elle est comparée à celle du Bénin, pays de la sous-région Afrique francophone. Début janvier 2026, le Bénin a réussi à lever 850 millions de dollars, dont :
* 500 millions à travers un Sukuk,
* 350 millions via une réouverture de son Eurobond 2038 à un coupon de 6,19 % en dollars.
Grâce à un mécanisme de swap similaire, le coût final pour le Bénin a été ramené à 4,92 % en euros, soit 287 points de base de moins que le Cameroun, et ce pour une maturité beaucoup plus longue.
Cette différence substantielle ne s’explique pas seulement par des facteurs techniques. Elle reflète avant tout une divergence de perception des marchés quant à la stabilité macroéconomique, à la crédibilité budgétaire et à la qualité de la gouvernance économique des deux États.
L’absence du FMI : un signal coûteux
Contrairement aux précédentes émissions camerounaises, cette opération s’est déroulée sans programme actif avec le FMI. Or, pour les investisseurs internationaux, la présence d’un tel programme constitue souvent une garantie de discipline budgétaire, de réformes structurelles et de stabilité macroéconomique.
En l’absence de ce « filet de sécurité », le Cameroun a dû accepter des conditions financières plus onéreuses. Le taux obtenu n’est donc pas seulement le reflet des conditions globales de marché, mais aussi celui d’un déficit de crédibilité institutionnelle.
Le rôle central – pourtant négligé – de l’épargne locale
Cette situation soulève une question fondamentale : pourquoi le Cameroun continue-t-il à se financer massivement en devises étrangères alors qu’il dispose d’une épargne domestique importante ?
Selon les statistiques de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), les dépôts bancaires au Cameroun dépassaient 7 000 milliards de FCFA en 2024, représentant près de 45 % de l’épargne totale de la zone CEMAC. À cela s’ajoutent les réserves de liquidités détenues par les compagnies d’assurance, les fonds de pension et autres investisseurs institutionnels locaux.
Pourtant, cette épargne reste très faiblement mobilisée pour financer la dette publique nationale. Les raisons sont connues :
* manque de profondeur du marché financier régional ;
* absence d’instruments attractifs et diversifiés ;
* faiblesse de la transparence budgétaire ;
* déficit de confiance entre pouvoirs publics et investisseurs locaux.
Dynamiser les marchés financiers domestiques n’est donc pas une option, mais une nécessité stratégique. Une mobilisation accrue de l’épargne locale permettrait de réduire la dépendance aux financements extérieurs, d’atténuer le risque de change et de stabiliser durablement le coût de la dette.
La notation financière : un enjeu mal compris
Cet Eurobond met également en évidence une incohérence persistante et finalement flagrante dans le discours économique régional : l’insistance quasi exclusive sur la notation en monnaie locale.
Dans les faits, lorsque les États se financent en devises étrangères, c’est la notation en monnaie étrangère qui devient déterminante. Elle influence directement les taux exigés par les investisseurs internationaux.
Continuer à ignorer cet aspect revient à nier une réalité fondamentale : la crédibilité externe d’un État se mesure autant – sinon plus – à sa capacité à honorer ses engagements en devises qu’à sa solvabilité domestique.
Au-delà des aspects techniques, cette émission rappelle une évidence trop souvent occultée : le coût de la dette est avant tout le reflet de la qualité de la gouvernance économique ainsi que de l´opacité des dépenses publiques.
- Réputation du pays,
- stabilité institutionnelle,
- prévisibilité des politiques publiques,
- lutte contre la corruption,
- qualité des statistiques nationales,
- climat des affaires
sont autant de facteurs qui influencent directement la perception du risque et donc le taux d’intérêt exigé.
Tant que ces fondamentaux ne seront pas améliorés, le Cameroun continuera de payer une prime de risque élevée sur les marchés internationaux, quelles que soient les stratégies financières adoptées.
En conclusion, un signal d’alarme clair
Plus qu’une simple opération financière, l’Eurobond 2026 émis par le Cameroun est un signal d’alarme clair. Il nous prévient que:
- l’absence d’un cadre programmatique solide avec le FMI se paie cher sur les marchés financiers internationaux;
- la dépendance aux marchés internationaux expose à des taux d’intérêt élevés ;
- la mobilisation de l’épargne locale est un impératif stratégique ;
- la notation financière et la transparence sont des leviers essentiels de la souveraineté économique.
Plus qu’un simple refinancement, cet emprunt devrait être l’occasion d’une prise de conscience collective: le véritable enjeu n’est pas de lever toujours plus de dettes, mais de créer les conditions structurelles permettant de les lever à un coût soutenable.
L’éducation financière des citoyens, la professionnalisation des marchés, et une gouvernance économique irréprochable sont les seules voies durables pour transformer ces fragilités en de véritables forces.
Par Victoire Ngassa Djanhan, Économiste, Directrice Fitch Solutions, DG SEED Finance




