(BFI) – Un an après son accession à la présidence de la Banque africaine de développement (BAD), Sidi Ould Tah occupe une position charnière dans l’architecture financière du continent. L’ancien ministre mauritanien de l’Économie et des Finances, longtemps directeur général de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA), a hérité d’une institution en pleine transition, confrontée à un déficit d’investissement estimé à plusieurs centaines de milliards de dollars par an et à la contraction des flux d’aide publique au développement en provenance des bailleurs occidentaux.
Le successeur d’Akinwumi Adesina prend la barre du groupe dans un contexte où les grandes banques multilatérales de développement sont sommées de démultiplier leur puissance de feu. La reconstitution du Fonds africain de développement (FAD), guichet concessionnel de la BAD destiné aux pays à faible revenu, constitue l’un des tests les plus immédiats de sa mandature. Les négociations avec les contributeurs traditionnels s’annoncent délicates, alors que Washington, Berlin et Paris resserrent leurs enveloppes multilatérales.
Pour compenser, Sidi Ould Tah mise sur l’ingénierie financière et sur l’élargissement du capital exigible. La BAD explore l’émission d’instruments hybrides, le recyclage des droits de tirage spéciaux (DTS) alloués par le Fonds monétaire international, ainsi que le renforcement de son partenariat avec les fonds souverains du Golfe. Cette diplomatie financière tournée vers Riyad, Abou Dhabi et Doha porte la marque de l’ancien patron de la BADEA, dont le carnet d’adresses dans le monde arabe pèse dans les arbitrages actuels.
Recentrage opérationnel et High 5 revisités
Sur le plan doctrinal, le nouveau président a conservé l’ossature des High 5, ces cinq priorités stratégiques héritées de l’ère Adesina : électrification, agriculture, intégration régionale, industrialisation et amélioration des conditions de vie. Mais il en a resserré la lecture autour de quatre chantiers cardinaux qu’il a formulés durant sa campagne : mobiliser le capital, réformer l’architecture financière, industrialiser le continent et valoriser le capital humain, notamment la jeunesse.
Cette inflexion se lit dans la sélection des opérations approuvées ces derniers mois. Les projets structurants dans les corridors de transport, les infrastructures énergétiques transfrontalières et le financement des chaînes de valeur agro-industrielles concentrent l’essentiel des engagements. La BAD a également accéléré son soutien aux marchés de capitaux locaux, condition sine qua non pour réduire la dépendance des États africains aux emprunts en devises fortes, dont le coût s’est envolé depuis le resserrement monétaire mondial.
Gouvernance interne et signal aux marchés
La préservation du triple A de l’institution demeure la ligne rouge. Les agences de notation surveillent de près les ratios prudentiels du groupe, en particulier après les débats de 2024 sur l’exposition de la BAD à certains souverains africains fragilisés. Sidi Ould Tah a multiplié les signaux de rigueur auprès de Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch, tout en défendant un usage plus audacieux du bilan. Cet équilibre entre orthodoxie financière et ambition développementale conditionne la capacité de la banque à lever des ressources longues sur les marchés internationaux à des taux compétitifs.
Le climat interne a également fait l’objet d’une attention particulière. Le président mauritanien a engagé une revue des procédures de nomination et cherché à apaiser les tensions apparues durant la campagne électorale, marquée par une rivalité tendue avec les candidats sénégalais, sud-africain et zambien. La nomination de plusieurs vice-présidents issus de zones géographiques différentes traduit une volonté d’équilibre entre les cinq sous-régions et entre les actionnaires régionaux et non régionaux.
Reste que le véritable jugement se jouera sur les décaissements. Les gouvernements actionnaires attendent une accélération tangible des versements, dans un environnement où la Banque mondiale, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures et les banques publiques chinoises rivalisent d’agilité. Douze mois après son élection à Abidjan, Sidi Ould Tah dispose encore d’une fenêtre pour transformer les intentions en flux concrets vers les économies du continent.




