Bertrand Andriani : « La perception du risque est en train de changer »

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Bertrand Andriani
Bertrand Andriani, coresponsable du bureau Afrique francophone au sein du cabinet parisien, est un observateur averti des économies africaines

(BFI) – Avocat d’affaires, Bertrand Andriani est aux premières loges d’observation des économies africaines pour le financement desquelles se tient un sommet.

Alors que s’ouvre ce mardi 18 mai, à Paris, à l’initiative du président Emmanuel Macron, le Sommet sur le financement des économies africaines, nombre d’experts s’inquiètent du recul des parts de marché de la France en Afrique. S’il est vrai qu’en vingt ans, celles-ci ont été divisées par deux, bousculées par les pays émergents, Chine en tête, il y a tout de même des nuances. Sans minorer les investissements massifs chinois sur le continent, les entreprises françaises demeurent bien présentes dans encore pas mal de secteurs.

Dans un rapport publié au début de cette année, mais resté assez confidentiel, le cabinet d’avocats d’affaires international Linklaters révèle que « non seulement le financement de projets a le vent en poupe », mais que, en plus, « les sponsors français sont parmi les premiers à participer à ces projets ». Bertrand Andriani, coresponsable du bureau Afrique francophone au sein du cabinet parisien, est un observateur averti des économies africaines. Depuis la fin des années 1980, cet expert en infrastructures – souvent classé parmi les conseils les plus influents sur les grands dossiers africains – a assisté aux premiers investissements dans les grands projets pétroliers ou miniers notamment en Afrique centrale. En trente ans d’expérience, son constat est clair : « La transformation des économies africaines s’est opérée d’abord par le changement d’approche géographique et multisectorielle des acteurs présents sur ses marchés », explique-t-il. « Ensuite, les Chinois sont arrivés dans les années 2000, mais ils ne sont pas dans le financement de projets », constate Bertrand Andriani, pour qui « les investisseurs chinois sont plutôt dans une logique de fonds propres mais étatiques ». Quels sont les atouts des entreprises françaises sur le continent ? Quels sont les besoins ou les espaces à investir ? Au-delà, pourquoi les pays africains ont-ils eu des trajectoires économiques aussi diverses ? Les éclairages de Bertrand Andriani.

Vous êtes un témoin privilégié de la vie des affaires en Afrique depuis les années 1990. Qu’est-ce qui a changé en matière d’investissements sur le continent africain ?

Les relations privilégiées que nous entretenons avec nos clients africains, depuis plus de trente ans, nous ont permis de développer une connaissance pointue des tendances du marché et de leur évolution, en Afrique francophone notamment, mais plus largement sur l’ensemble du continent.

Nous avons ainsi constaté que les projets que nous accompagnons, initialement concentrés sur les secteurs pétrolier, minier et des hydrocarbures, se sont progressivement diversifiés pour intégrer les domaines de l’énergie conventionnelle et des énergies renouvelables, ainsi que ceux des infrastructures, de l’industrie, de l’agroalimentaire et plus récemment de la bancassurance. Maintenant, nous sommes entrés dans une phase avec des investissements qui sont lourds et qui auront un impact sur le long terme. C’est le signe d’une maturité avec, bien entendu, des disparités entre les pays. Mais c’est très satisfaisant de ne plus travailler sur l’Afrique avec un focus uniquement axé sur le pétrole ou les mines. C’est significatif, car cela montre que le tissu industriel se constitue progressivement.

Je veux souligner que le développement d’une économie ne se fait pas du jour au lendemain. Force est de constater une évolution en termes d’industrialisation pour l’Afrique. Le challenge désormais est de trouver des entrepreneurs avec un profil capitalistique. Pour le moment, les entrepreneurs ont des profils familiaux. Ce qu’il faut, c’est insuffler un esprit capitalistique pour drainer les capitaux, notamment des capitaux nationaux dans le financement des nouveaux projets.

2020 a été une année record pour l’Afrique en termes d’investissements en financements de projets depuis dix ans, selon une étude que votre cabinet a menée. Qu’est-ce que cela dit des économies africaines ? Sont-elles aussi résilientes qu’on le dit ?

Malgré le Covid, tous les projets ne se sont pas arrêtés et les investissements continuent. L’étude qu’a menée notre cabinet en début d’année a en effet révélé que 2020 a été une année record pour l’Afrique en termes d’investissements et en termes de financements de projets, avec 28 transactions représentant une valeur totale de 30,07 milliards de dollars à leur clôture financière. Il s’agit du montant le plus haut depuis dix ans. Alors que 2019 et 2020 enregistrent le même nombre de transactions en termes de volume, la valeur globale a plus que doublé en 2020 en comparaison aux 12,65 milliards de dollars totalisés l’année précédente.

Les économies sont résilientes dans le sens où ces chiffres sur 2020 confirment que, malgré la situation sanitaire, l’Afrique reste un continent attractif qui sait résister aux risques. Forcément, la pandémie en 2020 et 2021 a des impacts sur les économies qui restent affectées par les mesures d’urgence qu’ont dû prendre et continuent de prendre beaucoup de gouvernements, mais pas plus que celles des autres continents. Comme ailleurs dans le monde, on a pu voir que des projets ont été ralentis, mais ils suivent leur cours. Il sera intéressant de dresser de nouveaux constats lorsque nous aurons davantage de visibilité sur cette crise et sur les impacts à long terme sur la résilience des économies africaines.

Quels sont les principaux enseignements que vous avez tirés de cette étude ? Quels sont les secteurs qui drainent le plus les investissements ? Quels sont les pays qui attirent le plus et ceux en queue de peloton ?

En 2020, les énergies renouvelables ont représenté la part la plus importante des transactions avec 13 projets pour un total de 1,592 milliard de dollars, tandis que le secteur des hydrocarbures et du gaz, malgré un nombre de transactions plus bas, enregistre une valeur cumulée des transactions plus élevée de 26,14 milliards de dollars. Ce secteur domine aussi le classement des valeurs de transactions cumulées les plus élevées sur les dix dernières années (85,73 milliards de dollars), alors que les énergies renouvelables dominent le classement par le nombre de transactions (177).

Le Mozambique est en tête des transactions en termes de valeur en 2020, tandis que l’Afrique du Sud maintient sa position de moteur dans la région australe. Le Mozambique a enregistré la transaction la plus importante en valeur en 2020 à 22,6 milliards de dollars avec le projet Area 1 Mozambique LNG, le premier développement à terre d’une usine de gaz naturel liquéfié (GNL) pour le pays.

Le Maroc, le Nigeria, la Guinée, l’Ouganda et la Côte d’Ivoire ont été les seuls pays à enregistrer plusieurs transactions en financement de projets cette année avec respectivement 6, 4, 2, 2 et 2 transactions. Le Mozambique a également enregistré la plus haute valeur de transactions cumulées sur les dix dernières années avec 48,02 milliards de dollars pour 12 projets. De son côté, l’Afrique du Sud enregistre le plus haut niveau d’activité en termes de volume, avec 103 projets pour un total de 20,43 milliards de dollars.

Notre étude s’est avant tout concentrée sur les pays les plus en pointe plutôt que sur ceux en queue de peloton. Toutefois, nous constatons que certains pays d’Afrique centrale et de l’Ouest ne bénéficient pas encore de la même attractivité que certains de leurs voisins.

La France est de plus en plus bousculée sur le continent en termes de business et même en termes d’image. Pourtant, le pays est en première ligne des investissements internationaux. Comment l’expliquez-vous ?

S’il est vrai que de plus en plus de pays concentrent leurs flux d’investissement sur le continent africain, la France reste en première ligne des investissements internationaux. Au cours de la dernière décennie, les sponsors français ont été les plus gros investisseurs en Afrique prenant part à 53 projets pour un total de 46,57 milliards de dollars, suivis par le Japon (10 projets totalisant 31,6 milliards de dollars), les États-Unis (47 projets totalisant 26,95 milliards de dollars) et l’Inde (11 projets totalisant 25,85 milliards de dollars).

Les investisseurs français présents de longue date sur le continent bénéficient aujourd’hui d’une grande crédibilité, notamment au sein des pays d’Afrique francophone où la diplomatie économique française joue un rôle clé dans la réalisation de projets portés par des investisseurs français.

Le savoir-faire des investisseurs français est également reconnu et particulièrement prisé sur le continent en comparaison à d’autres flux entrants jugés moins qualitatifs. Ce savoir-faire combiné à la proximité linguistique entre la France et de nombreux pays africains ainsi qu’à la forte activité des institutions françaises de développement (telles que Proparco et l’AFD) permettent aux investisseurs français de rester compétitifs dans ces pays même face à des offres qui peuvent paraître de prime abord plus attractives d’un point de vue purement financier. Concernant les autres pays non francophones, ce sont les compétences des investisseurs français sur des secteurs de pointe, ainsi que leur ouverture à l’international, qui leur permettent de rester compétitifs.

On remarque aussi que les entreprises françaises qui étaient déjà présentes en Afrique s’y renforcent, mais où sont les nouvelles ?

Les investisseurs français présents de longue date sur le continent ont connu une croissance exponentielle ces cinq dernières années, comme c’est le cas de Meridiam, par exemple, qui est maintenant présent aussi bien en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale qu’en Afrique de l’Est. Parmi les nouveaux acteurs, on peut citer Stoa, fonds d’investissement visant à prendre des investissements minoritaires dans les secteurs des infrastructures et de l’énergie en Afrique. Il est né il y a quelques années seulement et a déjà investi dans plusieurs projets phares. On peut également citer Ametys dans le secteur banque/assurance, ainsi que l’entrée sur le marché africain d’acteurs de private equity français traditionnellement centrés sur la France et l’Europe.

Enfin, on a le sentiment que de nombreuses entreprises sont encore en cours d’élaboration d’une stratégie pour se déployer sur le continent. Même si un certain nombre d’entre elles n’ont pas encore concrétisé cette stratégie, toutes les tendances portent à croire qu’à court terme, la présence française sera encore plus massive qu’aujourd’hui sur le continent au vu de son attractivité. L’autre tendance est l’intérêt croissant que les fonds de private equity portent vers le continent. Leur principal défi sera de trouver des actifs de qualité qui remplissent leurs critères stricts d’investissement.

Quels impacts ont eu la pandémie de Covid-19, mais aussi les inquiétudes sur la croissance de ces dernières années, la prise en compte de la perception du risque sur les flux d’investissements vers l’Afrique ?

L’épidémie a pu ralentir en pratique les projets, mais il ne s’agissait pas d’un problème de liquidités. Compte tenu de la démographie et de sa croissance, ainsi que du développement de certains secteurs d’activité, les besoins en matière d’énergies et d’infrastructure sont amenés à se poursuivre, et l’année 2021 sera probablement consacrée au développement de ce type de projets. On aurait ainsi pu penser que l’année serait une année blanche compte tenu du Covid-19, ça a été le contraire et cela semble vouer à se poursuivre – même si, comme partout dans le monde, les grandes économies africaines ont tout de même été impactées par la pandémie.

Il est donc particulièrement intéressant de constater que le continent a enregistré son plus haut niveau de financements de projet depuis dix ans l’année dernière. Cela est révélateur de la résilience ainsi que des bases solides dont dispose le continent, mais également des belles opportunités qui y existent pour les investisseurs sur le long terme. Nous comptons d’ailleurs de plus en plus de clients souhaitant investir ou s’implanter sur le continent africain pour réaliser des investissements dans le domaine des énergies et des infrastructures.

La perception du risque est assez variable selon les investisseurs. On constate que ceux déjà présents de longue date, ou qui ont déjà des projets avancés sur le continent, sont aujourd’hui assez à l’aise avec le risque d’investissement vers l’Afrique. S’ils restent bien sûr vigilants, souscrivant par exemple des assurances contre les risques politiques notamment, pour ce type d’investisseurs il s’agit d’un risque maîtrisé qu’ils sont prêts à prendre.

Concernant les nouveaux entrants sur le marché, on constate plus de frilosité par rapport au risque – mais d’une façon générale, tout premier investissement dans un environnement non maîtrisé suscite ce type de vigilance.

On peut donc considérer que la perception du risque évolue dans le bon sens, preuve en est le flux d’investissement croissant. La perception du risque est en train de changer et la bonne tenue de ces grands projets, ainsi que la présence d’acteurs crédibles sur le marché, y contribuent.

Depuis quelques années, on assiste à une diversification et une sophistication des marchés et des acteurs avec l’apparition d’acteurs africains ou tournés vers l’Afrique. Quel constat peut-on dresser aujourd’hui ?

Avec la diversification et la sophistication des marchés et des acteurs, comme la plateforme d’investissement logistique Arise ou le fonds panafricain Africa50 pour ne citer qu’eux, on constate un certain rééquilibrage dans les interactions avec les acteurs africains dans les rapports de force et de négociation par exemple. Le marché se libéralise et ses attentes évoluent, et de plus en plus d’interlocuteurs africains ont acquis de l’expérience sur les plus grandes places mondiales avant de revenir sur le continent. C’est une bonne chose, car les négociations sur les projets s’en trouvent plus équilibrées et pointues.

Vous êtes également très attentif à « la révolution entrepreneuriale » sur le continent africain. Quel regard portez-vous sur ces entrepreneurs africains, également acteurs de cette diversification des marchés ?

Parmi nos clients, nous avons été témoins de réelles success stories, des entreprises familiales qui prenaient petit à petit une ampleur considérable. Dans ces cas-là, notre accompagnement leur permet de gérer au mieux le changement d’échelle. Comme pour la diversification et la sophistication des acteurs, nous sommes particulièrement attentifs à ces nouveaux entrepreneurs qui arrivent avec des projets très structurés et attirent des investisseurs sérieux, à la fois africains ou tournés vers le continent, venant ainsi crédibiliser les entrepreneurs et leurs projets.

Le Point Afrique

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