(BFI) – Le Cameroun crée davantage d’entreprises formelles, mais peine encore à réduire le poids de l’informel dans son tissu productif. C’est le principal paradoxe qui ressort de l’Annuaire statistique 2025 sur les Petites et moyennes entreprises, l’économie sociale et l’artisanat (PMEESA), récemment rendu public.
Selon les données du ministère des Petites et moyennes entreprises, le pays compte environ 3,8 millions d’unités de production informelles, contre 569 208 unités de production formelles. Autrement dit, près de 87% du tissu productif national évolue encore hors du cadre formel, tandis que les unités officiellement enregistrées ne représentent qu’environ 13% de l’ensemble.
Cette réalité illustre les limites persistantes de la formalisation au Cameroun. Une grande partie des entrepreneurs exerce encore sans immatriculation, sans comptabilité structurée, sans accès régulier aux circuits bancaires et souvent en marge des dispositifs publics d’accompagnement.
Les PME progressent, mais l’informel domine toujours
Le paradoxe est d’autant plus marqué que le secteur formel poursuit sa progression. En 2025, le Cameroun recense 569 208 unités économiques formelles, dont 568 430 PMEESA, soit l’écrasante majorité du tissu économique officiellement enregistré. Les seules PME sont désormais estimées à 472 208, contre 287 316 en 2019, soit une hausse de plus de 64% en six ans.
La progression se poursuit également d’une année à l’autre, avec une croissance de 6,5% entre 2024 et 2025. Ces chiffres traduisent un dynamisme entrepreneurial réel, mais encore insuffisant pour modifier la structure profonde de l’économie camerounaise. Le pays formalise davantage d’activités, sans parvenir pour autant à faire reculer significativement le poids du secteur informel.
Cette domination de l’informel se retrouve aussi dans le marché du travail. Selon l’Annuaire, le Cameroun compte 1 219 936 emplois formels, dont 75% sont générés par les PMEESA. À elles seules, les PME emploient près de 800 000 personnes, ce qui confirme leur rôle central dans l’emploi organisé. Mais face à ce socle formel, l’économie informelle continue de concentrer l’essentiel de l’activité productive et des moyens de subsistance de millions de Camerounais.
Cette situation constitue un défi majeur pour les finances publiques, la protection sociale et la productivité globale de l’économie. Les unités informelles contribuent à l’activité et à l’emploi, mais elles échappent largement à l’impôt, disposent d’un accès limité au crédit, participent peu aux marchés publics et offrent rarement une protection sociale structurée aux travailleurs.
Formaliser pour industrialiser
L’Annuaire met également en évidence une évolution encourageante : la part des PME opérant dans le secteur secondaire est passée de 15,6% en 2016 à 20,8% en 2025. Cette progression suggère une montée graduelle des activités de transformation, notamment dans les filières du bois, de l’agro-industrie, du textile, du cuir et de la valorisation des produits agricoles.
Cette dynamique rejoint l’ambition portée par la Stratégie nationale de développement 2020-2030, qui vise à renforcer la transformation structurelle de l’économie et à porter la valeur ajoutée manufacturière à 25% du PIB à l’horizon 2030. Mais cet objectif restera difficile à atteindre tant que la majorité du tissu productif évoluera en dehors du cadre formel.
Les PME formelles génèrent déjà 5 618,9 milliards de FCFA de chiffre d’affaires, soit 25,7% du chiffre d’affaires global des entreprises. Elles créent l’essentiel des emplois formels et constituent l’un des principaux leviers de diversification économique. Pourtant, elles demeurent minoritaires dans l’ensemble du tissu productif national.
Le défi des prochaines années ne sera donc pas seulement de créer davantage d’entreprises. Il sera surtout d’accompagner les millions d’unités informelles vers une formalisation progressive, crédible et incitative. Cela suppose des procédures administratives simplifiées, une fiscalité adaptée à la taille des activités, un meilleur accès au financement, des dispositifs d’accompagnement plus proches du terrain et une protection sociale compatible avec les réalités des très petites unités économiques.
L’enjeu est stratégique. Sans formalisation plus massive, le Cameroun continuera d’afficher un entrepreneuriat dynamique, mais difficilement bancarisable, faiblement fiscalisé et peu productif. Avec 87% du tissu productif encore informel, la transformation de l’économie camerounaise se jouera autant dans les usines que dans la capacité de l’État à faire entrer progressivement les petites activités dans le champ organisé de l’économie.



