(BFI) – Le bilan décennal de l’Agence de promotion des investissements (API) du Cameroun, rendu public le 26 mai à Douala, dessine un paysage en demi-teinte. En dix ans, 453 projets privés ont reçu l’agrément des autorités camerounaises, pour un volume cumulé d’environ 1 900 milliards de FCFA. Ce stock d’investissements agréés témoigne de l’attractivité affichée par le pays, mais il met aussi en lumière une déperdition considérable entre les intentions notifiées et leur traduction productive. Le taux de réalisation des emplois, fixé à 22 %, en constitue l’indicateur le plus parlant.
Les promoteurs avaient promis 180 000 créations de postes au moment de la signature de leurs conventions. À la date du bilan, seuls 40 000 emplois ont effectivement été générés. Ce différentiel de 140 000 postes manquants interroge le mécanisme d’agrément lui-même, qui accorde aux porteurs de projets des exonérations fiscales et douanières substantielles dès la phase d’engagement. La déconnexion entre les obligations contractées et les réalisations vérifiées sur le terrain alimente depuis plusieurs années un débat de fond sur l’efficience du régime incitatif camerounais.
Les données présentées lors de la rencontre organisée par la Chambre de commerce, d’industrie, des mines et de l’artisanat (CCIMA) confirment par ailleurs la prééminence des capitaux étrangers. Les investissements directs étrangers concentrent à eux seuls près de 1 250 milliards de FCFA, contre 650 milliards pour l’investissement domestique. Ce rapport de un à deux en faveur des IDE souligne la faiblesse relative du tissu entrepreneurial national face aux projets portés par les multinationales et fonds étrangers.
Le Littoral capte l’essentiel des projets agréés
La géographie des projets reste fortement déséquilibrée. La région du Littoral, dominée par la métropole économique de Douala, demeure la première destination des capitaux validés par l’API. Le poids du port autonome de Douala, la concentration des sièges sociaux et la densité du réseau bancaire expliquent cette polarisation. Les autres régions du pays peinent à émerger comme alternatives crédibles, malgré les efforts de décentralisation économique annoncés depuis le milieu des années 2010.
Cette concentration territoriale reproduit un schéma classique dans les économies d’Afrique centrale, où les infrastructures logistiques et financières structurent la décision d’implantation bien davantage que les incitations fiscales. Reste que les opérateurs présents à Douala ont rappelé l’urgence d’élargir le spectre géographique des investissements, sous peine de creuser davantage les fractures régionales.
Un nouveau cadre légal entré en vigueur en juillet 2025
Pour répondre à ces limites, les pouvoirs publics camerounais ont adopté une ordonnance datée du 18 juillet 2025, qui redessine le cadre des incitations à l’investissement. L’API mène depuis lors une campagne de sensibilisation auprès des opérateurs économiques afin de leur présenter les nouveaux mécanismes. L’orientation affichée consiste à conditionner davantage les avantages fiscaux à la réalisation effective des engagements, notamment en matière d’emploi et de transfert technologique.
Concrètement, l’enjeu pour Yaoundé consiste à passer d’une logique de captation à une logique de transformation. Dans un environnement régional où le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal multiplient les guichets uniques et les régimes dérogatoires pour attirer les capitaux, le Cameroun ne peut plus se contenter d’aligner des volumes d’agréments. La crédibilité du dispositif dépendra de sa capacité à mesurer l’exécution réelle et, le cas échéant, à sanctionner les défaillances.
Les participants à la rencontre de Douala ont d’ailleurs insisté sur l’amélioration du climat des affaires comme préalable. Délais administratifs, accès au foncier, prévisibilité fiscale et stabilité réglementaire figurent parmi les irritants régulièrement pointés par les investisseurs. Sans avancées tangibles sur ces fronts, la promesse des 180 000 emplois continuera de tutoyer son plafond actuel.




