Le défi de l’électricité propre en Afrique

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Electricité
(BFI) – Seule une stratégie forcenée en faveur des énergies renouvelables permettra à l’Afrique de faire rimer croissance urbaine et développement durable.

« Dans moins de 30 ans, la population au sud du Sahara se concentrera essentiellement dans les villes », prédisent les Nations unies. Selon les prévisions, elle devrait passer de 1,1 milliard de personnes aujourd’hui à 2,1 milliards en 2050, dont 1,2 milliard dans les villes. L’accès à une électricité abordable et fiable, à partir de sources d’énergies renouvelables, est une condition sine qua non au développement de villes durables en Afrique. Par ailleurs, l’électricité sera aussi indispensable pour créer chaque année 20 millions d’emplois. Les pays en auront besoin pour absorber ce boom démographique. Autant dire que le défi est de taille, la faiblesse des systèmes de production et de distribution n’ayant jamais permis de répondre aux besoins des populations. Délestages, coupures, pannes de courant font partie du quotidien des villes africaines, tout comme les bruyants générateurs diesel qui prennent régulièrement le relais. « En 2018, les capacités installées dans toute l’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) s’élevaient à environ 80 gigawatts (GW), soit près de deux fois moins qu’en France (130 GW) », décrit Hugo Le Picard, chercheur à l’Institut français de relations internationales (fri). Voilà qui donne une idée de l’immensité du défi qui attend l’Afrique.

Un cercle vicieux

Intervenant au cours d’une conférence, « Le développement de villes durables en Afrique subsaharienne : les enjeux d’une électricité propre », Hugo Le Picard a détaillé comment un cercle vicieux s’est mis en place : « Le réseau central souffre d’une infrastructure vieillissante et obsolète et d’un grave défaut d’entretien. Les pertes techniques peuvent atteindre 30 % dans les pires situations. Du coup, les pannes et les coupures de courant s’enchaînent, pénalisant les consommateurs et entravant les économies. Les sociétés de distribution peinent à collecter leurs revenus. Leurs situations financières se détériorent. Elles n’ont toujours pas les moyens d’entretenir correctement leurs réseaux, qui se dégradent encore… » Les sociétés de distribution doivent aussi lutter contre le vol d’électricité via des raccordements sauvages. Ces entreprises publiques voient aussi les factures publiques impayées s’empiler.

Les administrations ou les collectivités locales font bien souvent partie des mauvais payeurs. Selon une étude de la Banque mondiale en 2016, sur 39 pays subsahariens, seuls 3 pays avaient des tarifs qui couvraient les coûts de production et de distribution. Dans le cas du Nigeria, un des pires du continent, le FMI estime le coût des pertes économiques dues aux nombreuses coupures de courant à 29 milliards de dollars chaque année. Selon les pays subsahariens, le coût est évalué entre 1 et 5 % du PIB et nombre d’entreprises pointent le manque d’accès à une électricité fiable comme une contrainte importante dans les affaires.

Les solutions palliatives

Les consommateurs s’organisent. Face à l’absence d’un réseau fiable, les populations et les entreprises sont incitées à utiliser des systèmes de production électrique autonomes. Depuis longtemps, les villes africaines vivent perfusées aux générateurs diesel. Plus de la moitié des entreprises ont ou partagent un générateur dans la sous-région. Au Nigeria, les générateurs diesel installés dans les entreprises ainsi que chez les particuliers représentent une capacité bien supérieure au réseau central.

Pour faire face à la demande sur le réseau central, les États ont aussi recours à des solutions d’urgence, bien souvent très onéreuses et qui parfois se pérennisent. Ainsi, des sociétés spécialisées proposent de véritables petites centrales. Installées dans des conteneurs ou sur des barges flottantes, ces petites centrales fonctionnent au charbon ou au fioul, mais avec des coûts de production prohibitifs : deux à trois fois supérieurs à ceux d’une centrale conventionnelle. On est aussi loin de l’objectif d’un développement durable !

De plus en plus de centrales solaires…

« Le faible développement des énergies renouvelables dans les systèmes de production centralisée s’explique du fait qu’un seul acheteur, une société publique, souvent à la santé fragile, laisse peser un risque bien trop important pour un producteur privé indépendant (IPP) », a expliqué Hugo Le Picard. Le producteur indépendant doit engager un capital très élevé au démarrage et l’amortir sur le long terme, au moins vingt-cinq ans. Dans ce contexte, l’investissement se révèle très risqué pour un producteur privé, qui ne peut envisager de se retrouver face à un défaut de paiement de la part de son unique acheteur.

… envahissent l’espace urbain

« La très forte urbanisation et la hausse de la population, notamment dans les villes, mettent les réseaux électriques encore plus sous pression. Pour s’équiper, les consommateurs peuvent se tourner vers des systèmes décentralisés, auparavant déployés dans les zones rurales trop éloignées des réseaux de distribution », a constaté Hugo Le Picard. Rapidement, les kits solaires et les panneaux solaires se disséminent dans les zones urbaines. Soit parce qu’ils ne sont pas encore raccordés au réseau, soit pour pallier ses défaillances, les consommateurs optent pour ces systèmes solaires, délaissant les petits générateurs diesel plus coûteux. Grâce à de nouveaux modèles de tarification comme le « pay as you go », le marché du solaire s’est développé rapidement.

Mix énergétique, technologie et intelligence

Les industries, qui ont de gros besoins en électricité, se tournent vers des systèmes décentralisés qui mixent les sources d’énergie : générateur diesel, panneaux solaires et batterie de stockage. Ces unités peuvent atteindre 2 mégawatts (MW). Une véritable petite centrale ! Ainsi, elles peuvent pallier l’intermittence de la production solaire tout en limitant leur dépendance au carburant.

Sur le continent, les nouvelles technologies devraient permettre d’optimiser les réseaux de distribution. En apportant une meilleure surveillance, les pannes pourraient être détectées plus rapidement, voire réparées à distance, des alarmes pourraient se déclencher en cas de branchements illicites. Sur le long terme, c’est la maintenance de l’ensemble du réseau qui pourra être améliorée par la surveillance des performances des transformateurs ou par la mesure de l’usure des câbles à haute tension, par exemple. Le stockage à grande échelle, grâce au développement de batteries toujours plus performantes, avec une gestion automatisée, sera un atout majeur certain pour l’amélioration de la qualité du service.

Le stockage, ce système qui pourrait faire la différence

L’Afrique du Sud, qui ne brille pas par la fiabilité de son réseau électrique, en proie à des coupures longues et régulières, a lancé en 2020 un appel d’offres pour l’installation d’un système central de stockage de 80 MW. Il faut dire que des systèmes de stockage adaptés peuvent aussi être installés dans les entreprises et les foyers, utilisables en cas de coupures ou pour une autoconsommation de la production d’énergie solaire.

« L’Afrique suivra son propre chemin »

Pour les sociétés publiques de distribution, l’enjeu est aussi d’améliorer la collecte de leurs revenus et le compteur intelligent apparaît comme un atout majeur. « La CIE en Côte d’Ivoire a pu augmenter la collecte des revenus issus de la vente de l’électricité avec des compteurs intelligents et en diversifiant les moyens de paiement », a observé Hugo Le Picard.

« Clairement, pour le développement du réseau électrique et l’accès à l’électricité, l’Afrique devra suivre son propre chemin. Il est fort probable que l’on observe une hybridation dans les zones urbaines avec une connexion au réseau central mais aussi une production personnelle », a pronostiqué Hugo Le Picard.

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