(BFI) – La nouvelle note 001‑03‑2026 de la BCEAO marque un tournant dans la relation entre l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et sa diaspora. Elle ouvre en effet aux ressortissants des États membres résidant à l’étranger la possibilité d’ouvrir des comptes en francs CFA dans les banques de l’Union dans les mêmes conditions que les résidents, tout en maintenant un cadre de conformité rigoureux. Cette mesure s’inscrit clairement dans le nouveau dispositif des relations financières extérieures défini par le règlement n°06/2024/CM/UEMOA, qui vise à la fois à renforcer l’attractivité de la zone et à rehausser les standards de transparence et de lutte contre les flux illicites.
Cette ouverture est inédite pour la diaspora de l’UEMOA, longtemps cantonnée à un statut de non‑résident limitant ses interactions directes avec le système bancaire régional. Désormais, tout ressortissant d’un État membre vivant à l’étranger peut déposer une demande d’ouverture de compte en FCFA et bénéficier du même traitement qu’un résident, notamment en ce qui concerne le fonctionnement du compte, la tenue de la relation bancaire et l’accès aux services. Les autorités monétaires envoient ainsi un signal politique et économique fort : la diaspora est pleinement reconnue comme une composante de la base clientèle des banques de l’Union et comme un acteur légitime du financement des économies nationales.
L’accès à ce dispositif est encadré par deux conditions cumulatives, qui répondent à une double logique d’inclusion et de maîtrise des risques. D’une part, le demandeur doit apporter la preuve de sa nationalité, par la présentation d’un passeport ou d’une carte nationale d’identité délivrée par l’un des pays de l’UEMOA, ce qui permet de réserver le bénéfice de la mesure aux seuls ressortissants des États membres. D’autre part, il doit démontrer l’existence d’un lien avéré avec l’Union, qu’il s’agisse d’un certificat de résidence ou d’une attestation de domicile dans un État membre, ou encore d’un document établissant une filiation directe avec une personne résidente. Ce second critère ancre l’opération dans un cadre relationnel concret, limitant les risques d’utilisation opportuniste du dispositif à des fins purement spéculatives ou opaques.
Une fois ouvert, le compte fonctionne selon les mêmes modalités que les comptes ordinaires en francs CFA détenus par les résidents. Le titulaire bénéficie d’un régime de droit commun pour les versements, retraits, virements internes et opérations courantes, ce qui rapproche la diaspora des circuits financiers domestiques. Cette assimilation ne signifie pas pour autant un relâchement des exigences prudentielles. Ces comptes restent soumis aux règles de lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et la prolifération des armes, conformément aux instructions de la BCEAO et aux standards internationaux. Les banques doivent donc renforcer leurs procédures de connaissance du client, de suivi des opérations et de déclaration des transactions suspectes, afin que l’ouverture à la diaspora ne se traduise pas par une fragilisation du système.
La dimension stratégique de cette réforme apparaît particulièrement nette si l’on la replace dans le contexte des flux financiers de la diaspora vers le continent africain. Les transferts de fonds des migrants dépassent désormais les dizaines de milliards de dollars par an pour l’ensemble de l’Afrique, et représentent, dans plusieurs pays, des montants comparables, voire supérieurs, à l’aide publique au développement. L’UEMOA ne fait pas exception à cette tendance. En autorisant ses ressortissants à loger une partie de leur épargne directement dans les banques de l’Union, la zone cherche à transformer ces flux, souvent cantonnés aux circuits de transfert d’argent ou à l’informel, en dépôts bancaires stables, susceptibles d’être redéployés vers le financement de l’économie réelle. L’objectif est de mieux capter l’épargne longue de la diaspora et de l’orienter vers des besoins productifs : crédit aux PME, financement des infrastructures, développement de produits d’épargne et d’investissement adaptés.
Pour les banques commerciales, cette note constitue un levier potentiel de renforcement de la liquidité. La domiciliation des avoirs de la diaspora en FCFA élargit la base de dépôts, améliore la structure des ressources et offre une marge de manœuvre accrue pour la transformation de l’épargne en crédit. En augmentant le volume de dépôts stables, en particulier en monnaie locale, les établissements peuvent réduire leur dépendance à des financements extérieurs de court terme, souvent plus volatils et plus coûteux. Cette évolution rejoint les préoccupations déjà exprimées par la BCEAO dans ses rapports sur la politique monétaire, où la profondeur des marchés financiers et la solidité de la liquidité bancaire sont identifiées comme des déterminants majeurs de la capacité de financement du secteur privé.
La BCEAO veille néanmoins à ce que cette ouverture soit compatible avec la stabilité financière et la discipline macroéconomique de la zone. Les opérations réalisées à partir de ces comptes par des non‑résidents demeurent encadrées par les règles de change et les contrôles exercés par les intermédiaires agréés. Les banques restent tenues de respecter les prescriptions du règlement n°06/2024/CM/UEMOA qui structure de manière stricte les mouvements de capitaux entre l’Union et le reste du monde, afin de prévenir les sorties massives et désordonnées de fonds, les montages de contournement des règles de change ou les flux à caractère spéculatif. L’ouverture à la diaspora s’inscrit ainsi dans une architecture prudente où la liberté d’initiative économique est contrebalancée par une surveillance renforcée des risques.
En combinant inclusion financière de la diaspora, mobilisation de nouvelles ressources pour le système bancaire et exigences élevées de conformité, la BCEAO cherche à moderniser progressivement la régulation des flux financiers extérieurs de l’Union sans renoncer à la stabilité du cadre monétaire. La note 001‑03‑2026 apparaît dès lors comme un instrument de politique économique à part entière : elle rapproche la diaspora des économies nationales, contribue à diversifier les sources de financement internes et consolide la crédibilité de l’ancrage du franc CFA, à un moment où la soutenabilité des régimes de change africains et la qualité de la gouvernance financière sont plus que jamais scrutées par les investisseurs comme par les citoyens.
Antoine Mboussi



