(BFI) – À quelques semaines de la principale campagne cacaoyère 2026/2027, la Côte d’Ivoire poursuit le déploiement de son nouveau système national de traçabilité. Depuis fin juillet, le Conseil Café et Cacao a intensifié ses campagnes de sensibilisation auprès des agriculteurs dans des zones de production telles que Divo, Facobly et Soubré. Les producteurs doivent obtenir une carte professionnelle contenant leur identité, les informations relatives à leur plantation et leurs données de géolocalisation avant l’entrée en vigueur du système. À compter du 1er septembre 2026, cette carte sera obligatoire pour toutes les transactions commerciales du secteur.
Parallèlement, Abidjan souhaite positionner sa filière cacaoyer plus haut dans la chaîne de valeur. Le 14 juillet 2026, la Côte d’Ivoire a rejoint l’Alliance pour la Valorisation du Cacao aux côtés du Ghana, du Nigéria et du Cameroun. Formalisée par la Déclaration d’Abuja, cette coalition vise à coordonner les politiques des principaux producteurs de cacao africains, à attirer davantage d’investissements dans la transformation et à renforcer leur capacité collective à influencer les règles du marché mondial.
Ces dernières évolutions répondent au même défi économique : adapter le modèle de commercialisation du cacao ivoirien à un marché mondial où les conditions d’accès, la répartition de la valeur et le rapport de force entre producteurs et acheteurs sont en constante évolution.
Traçabilité pour garantir l’accès au marché
La demande mondiale de cacao ne dépend plus uniquement du volume et de la qualité des fèves. Avec l’entrée en vigueur, fin 2026, du règlement européen sur la déforestation (EUDR), les opérateurs doivent également être en mesure de démontrer l’origine du cacao et sa conformité aux nouvelles exigences environnementales. Le cacao figure parmi les produits concernés par ce règlement, qui exige que les produits vendus dans l’Union européenne (UE), principale destination du cacao ivoirien, soient exempts de déforestation et accompagnés d’une déclaration de diligence raisonnable.
Dans ce contexte, le Conseil du café et du cacao a officiellement lancé le Système national de traçabilité (SNT) le 12 juin 2026, après une mise en œuvre opérationnelle débutée en 2023. Pour Abidjan, l’objectif est de disposer d’un système capable de retracer l’origine du cacao et de suivre son parcours tout au long de la chaîne de commercialisation.
Le SNT repose sur trois outils clés : la carte de producteur, qui fait suite à l’enregistrement des producteurs de café et de cacao et de leurs plantations, entamé en 2019 ; le terminal de paiement électronique ; et les scellés de traçabilité. Concrètement, la carte identifie chaque producteur et centralise les informations relatives au producteur et à l’exploitation, tout en facilitant la traçabilité des fèves. Le terminal de paiement électronique vise à réduire les paiements en espèces et à garantir le respect du prix officiel à la production, tandis que les scellés permettent de suivre les lots de cacao jusqu’à leur expédition.
Outre le fait d’aider le secteur à se conformer aux nouvelles exigences internationales, le système vise à intégrer davantage de transactions de cacao dans l’économie formelle et à améliorer la transparence tout au long de la chaîne de commercialisation. À ce jour, le Conseil du café et du cacao indique que plus d’un million de producteurs ont été enregistrés, près de 900 000 cartes ont été produites et distribuées, et environ trois millions d’hectares de plantations de cacao ont été géolocalisés. L’organisme de réglementation précise également que plus de 160 000 tonnes de cacao ont été commercialisées via ce système entre le 1er octobre 2025 et le 31 mars 2026.
Un front africain pour accroître son influence sur le marché mondial
La Côte d’Ivoire cherche également à renforcer son pouvoir de négociation auprès des acheteurs internationaux. Cette stratégie s’est concrétisée depuis 2018 par l’Initiative cacao Côte d’Ivoire-Ghana, créée pour améliorer la coordination entre les deux plus grands producteurs africains et mieux défendre leurs intérêts sur le marché international.
Lors d’un sommet tenu à Abidjan le 16 juin 2026, l’initiative a franchi une nouvelle étape en prévoyant d’associer le Cameroun et le Nigéria aux discussions. Cet effort s’est concrétisé le mois suivant à Abuja avec la création de l’Alliance pour la valorisation du cacao, qui réunit les quatre pays. Selon le secrétariat de l’Initiative cacao Côte d’Ivoire-Ghana, la Côte d’Ivoire et le Ghana représentent environ 60 % de la production mondiale de cacao, tandis que le Nigéria et le Cameroun y contribuent à hauteur de près de 15 %. Ensemble, ces quatre pays représentent donc près de 75 % de la production mondiale de cacao.
Le projet d’établir un calendrier commun de commercialisation du cacao africain illustre l’ambition des principaux producteurs du continent de mieux coordonner leur offre et de renforcer leur influence collective sur le marché mondial. Dans le même esprit, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont convenu d’harmoniser leurs politiques de prix à la production et leurs calendriers agricoles à partir de la campagne 2026/2027. Cette stratégie vise notamment à réduire les disparités susceptibles de favoriser la contrebande transfrontalière et à rapprocher les politiques des deux plus grands producteurs africains.
Cette initiative fait suite à une campagne 2025/2026 marquée par d’importantes tensions sur le marché. La baisse des cours internationaux du cacao après les niveaux records atteints en 2024 et 2025 a rendu plus difficile la vente d’une partie de la récolte dans les deux pays et a contraint les autorités à mettre en place des mesures pour faciliter la commercialisation. Malgré leur poids dans la production mondiale, les pays africains restent largement concentrés dans les premières étapes de la chaîne de valeur du cacao, où la création de valeur est plus limitée et l’exposition aux fluctuations des prix plus forte. Développer la transformation locale est donc devenu une autre priorité stratégique.
Plus de transformation pour capter une plus grande part de la valeur du cacao
La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, exporte plus de 60 % de sa récolte sous forme de fèves brutes. Le gouvernement souhaite donc progressivement réorienter le secteur vers la transformation. L’un des objectifs de l’Alliance pour la valorisation du cacao, lancée à Abuja, est d’attirer davantage d’investissements dans les capacités de transformation industrielle africaines et d’accroître la part de la valeur du cacao conservée sur le continent.
La Côte d’Ivoire dispose déjà d’une importante capacité de transformation, avec des entreprises telles que la Société Africaine de Cacao (SACO), filiale du groupe suisse Barry Callebaut ; le français Cemoi ; l’américain Cargill Cocoa ; le singapourien Olam ; et le complexe public-privé Transcao. Ces entreprises opèrent principalement dans la première étape de transformation, convertissant les fèves de cacao en produits semi-finis comme la poudre de cacao, le beurre de cacao et la liqueur de cacao.
Dans son dernier rapport sur le marché ivoirien, publié en janvier 2026, le Département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) estimait que 42 % de la production cacaoyère du pays était transformée localement en 2025. Le gouvernement vise également à porter ce taux de transformation locale à 50 % d’ici la campagne 2027/2028 et à 100 % d’ici 2030. En développant davantage l’activité industrielle autour du cacao, Abidjan entend créer plus de valeur ajoutée et d’emplois sur son territoire, tout en réduisant progressivement sa dépendance aux exportations de fèves brutes.
Une adaptation plutôt qu’un changement de modèle
La traçabilité, la réorganisation de la commercialisation du cacao, l’industrialisation et la coopération régionale ne sont donc pas des mesures isolées. Elles répondent à plusieurs évolutions qui redessinent progressivement le paysage concurrentiel de la filière cacao. À l’approche de la campagne 2026/2027, la Côte d’Ivoire cherche moins à rompre avec son modèle actuel qu’à l’adapter à un marché mondial caractérisé par des exigences de traçabilité plus strictes, une plus grande volatilité des prix et une concurrence accrue quant à la répartition de la valeur du cacao.



