(BFI) – L’arbitrage promet d’être délicat pour le gouvernement camerounais. En autorisant Prometal, leader régional de la transformation de l’acier, à s’approvisionner directement en électricité auprès d’Electricity Development Corporation (EDC), l’exécutif ouvre un front commercial inédit dans le secteur énergétique national. L’énergie concernée proviendrait du barrage de Memve’élé, dont la capacité installée atteint 211 MW, et transiterait par les infrastructures de la Société nationale de transport de l’électricité (Sonatrel) jusqu’aux usines du groupe implantées dans la zone industrielle de Douala-Bassa.
Le dispositif n’implique donc aucun raccordement physique direct entre l’industriel et le barrage. Il repose sur un contrat bilatéral de fourniture adossé au réseau national de transport. Cette configuration technique, bien que classique dans les marchés électriques matures, constitue une première d’envergure au Cameroun, à l’exception du cas particulier de la Compagnie camerounaise de l’aluminium (Alucam), historiquement rattachée aux centrales d’Edéa exploitées par la Socadel.
Une Socadel inquiète pour son équilibre financier
Dans une correspondance datée du 8 juin 2026 adressée au Premier ministre Joseph Dion Ngute, Antoine Ntsimi, président du conseil d’administration de la Socadel, plaide pour un moratoire. Il demande la suspension de toute signature contractuelle jusqu’à l’achèvement d’une évaluation exhaustive des conséquences institutionnelles, financières et sectorielles du montage. Son argument central tient à la cohérence de la restructuration en cours du secteur, qui repose précisément sur la consolidation du portefeuille clientèle de l’opérateur public de distribution.
Le départ de Prometal, qui exploite déjà cinq unités industrielles à Douala-Bassa, produirait selon lui l’effet inverse de celui recherché par la réforme. La consommation du sidérurgiste connaît en effet une trajectoire spectaculaire : la puissance appelée est passée de 26 MW en 2024 à 40 MW en 2025, avec une projection de 60 MW en 2026, puis 90 MW dès 2027 avec l’entrée en service de Proalu SA, sixième usine du groupe dédiée aux bobines de tôles en aluminium et aux câbles électriques. À cet horizon, les besoins du transformateur équivaudraient à près de 43 % de la puissance installée de Memve’élé.
Selon les données transmises par le groupe, Prometal aurait généré environ 42 milliards de FCFA de facturation électrique entre 2016 et 2025. Le montant précis des recettes que perdrait la Socadel demeure toutefois indéterminé, une partie des sommes encaissées auprès de l’industriel étant reversée aux autres maillons de la chaîne, notamment aux producteurs et au transporteur.
EDC et Sonatrel voient une bouffée d’oxygène
Du côté des services du Premier ministre, les alertes du distributeur sont relativisées. Une source proche du dossier rappelle que l’équilibre du secteur ne saurait se réduire à celui d’un seul opérateur. Pendant plusieurs années, l’architecture centrée sur l’ex-Eneo, devenue Socadel, a laissé les autres entreprises dans une situation déficitaire, faute de reversements réguliers.
Le contrat d’accès au réseau conclu avec Prometal, dans le cadre de son passage à la haute tension, devrait rapporter à la Sonatrel environ 4 milliards de FCFA par an. EDC, pour sa part, table sur des recettes annuelles estimées à 12 milliards de FCFA. Un cadre de l’entreprise publique évoque déjà les projets que ces ressources permettraient d’accélérer : une nouvelle centrale à Mbakaou, une deuxième phase autour de Memve’élé et une centrale solaire de 50 MW. Le calendrier de ces chantiers reste toutefois imprécis.
Un arbitrage gouvernemental à haute tension
Au fond, le dossier Prometal met en lumière une contradiction structurelle du secteur électrique camerounais. La Socadel collecte l’essentiel des recettes auprès des consommateurs avant d’en redistribuer une part aux autres opérateurs, mais ses tensions de trésorerie chroniques fragilisent l’ensemble de la chaîne. Réorienter directement les flux financiers vers EDC et la Sonatrel améliorerait mécaniquement leur capacité d’investissement, au risque d’aggraver la fragilité du distributeur.
L’exécutif devra trancher entre deux logiques concurrentes : préserver le modèle intégré autour de la Socadel ou accompagner l’émergence d’un marché où les grands industriels négocient directement leur énergie auprès des producteurs. Le précédent Prometal, s’il se concrétise, pourrait faire école auprès d’autres champions industriels et rebattre les cartes du secteur.



