(BFI) – Les pays africains peuvent transformer leurs zones économiques spéciales (ZES) en un puissant levier d’industrialisation, en renforçant leurs liens avec les entreprises locales, en adoptant une division régionale des spécialisations en alternative à la mise en concurrence, et en y intégrant des normes exigeantes en matière de gestion environnementale et sociale, selon un rapport publié le dimanche 24 mai par la Banque africaine de développement (BAD), en collaboration avec l’Union africaine (UA) et l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI).
Intitulé « Indice de l’industrialisation en Afrique 2025 », le rapport rappelle que les ZES sont des espaces géographiques bénéficiant de règles plus favorables à l’investissement et à l’activité industrielle que celles appliquées dans le reste du pays. Elles recouvrent un large éventail de dispositifs, notamment des zones franches, des zones franches d’exportation, des parcs industriels, des zones franches agricoles et des ports francs.
Souvent gérées par une autorité dédiée, les ZES offrent des avantages sur les plans réglementaire, financier et administratif, tels que des procédures douanières simplifiées, des incitations fiscales et des règles d’investissement souples, afin d’améliorer l’efficacité et la compétitivité des entreprises qui s’y implantent par rapport à celles opérant sur le reste du territoire.
Gérées efficacement, ces zones peuvent aider les pays en développement à surmonter des contraintes structurelles telles que l’insuffisance des infrastructures et la complexité de la réglementation, en offrant un environnement favorable aux investisseurs nationaux et étrangers, et en facilitant le transfert de technologies ainsi que la modernisation industrielle.
En Afrique, le nombre de ZES est passé d’une vingtaine en 1990 à environ 230 légalement établies dans 42 pays à ce jour. Cette prolifération témoigne de l’intérêt marqué des gouvernements du continent pour cet instrument de politique industrielle. Le niveau de maturité opérationnelle reste cependant inégal. Quelques zones établies de longue date et bien structurées, comme celles de la République de Maurice, du Maroc et de l’Afrique du Sud, cohabitent avec bon nombre de zones en cours de construction ou à un stade précoce de développement dans la plupart des autres pays.
Des performances modestes
Dans l’ensemble, la plupart des ZES africaines continuent d’afficher des résultats modestes, qui reste en deçà des attentes. Une enquête récemment menée par ONU Commerce et Développement (anciennement Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement/CNUCED) a révélé qu’une proportion significative de ZES africaines reste sous-utilisée. Plus de 40 % de l’échantillon de 39 zones étudiées ont atteint moins du quart de leur capacité, et seulement 15 % fonctionnent à pleine capacité.
Plus de 40 % des 39 zones économique spéciales africaines étudiées ont atteint moins du quart de leur capacité réelle, et seulement 15 % fonctionnent à pleine capacité.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation, notamment des prévisions de demande trop optimistes, la pénurie de compétences locales, un intérêt limité du secteur privé et des problèmes de gouvernance. Pour améliorer la contribution des ZES au développement industriel sur le continent, le rapport recommande en premier lieu aux gouvernements africains d’engager un dialogue stratégique visant à clarifier le rôle que ces zones sont censées jouer dans le cadre des politiques industrielles nationales, et à garantir que leur conception soit conforme aux priorités de développement à long terme.
Quelques pistes d’optimisation
Dans ce cadre, les ZES ne doivent pas se limiter aux premières étapes d’une production à faible coût et à forte intensité de main-d’œuvre, afin de ne pas être de simples îlots d’exportation. Elles devraient plutôt agir comme des catalyseurs dans le cadre d’une politique industrielle globale visant à développer les compétences locales, à renforcer la capacité d’absorption du transfert de technologies, et à intégrer les entreprises nationales dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.
Dans cette optique, l’intégration de petites et moyennes entreprises (PME) locales opérant des chaînes de valeur prioritaires constitue un aspect essentiel pour la viabilité à long terme des ZES. Cela doit essentiellement passer par l’encouragement des complémentarités en matière de production et des liens circulaires au-delà des zones proprement dites, la création de liens avec les fournisseurs, les prestataires de services et les entrepreneurs locaux, ainsi que la mise en œuvre de programmes incitant les PME locales à s’implanter dans ces zones.
D’autre part, les politiques gouvernementales privilégiant l’attraction des investisseurs à travers des incitations généreuses, parfois au détriment des droits des travailleurs et de la protection de l’environnement, doivent être revues et corrigées. Le modèle de ZES reposant sur l’accès à de faibles coûts de main-d’œuvre et à des normes socio-environnementales peu exigeantes apparaît de moins en moins adapté aux évolutions actuelles du commerce et de l’investissement internationaux.
Le modèle d’accès à faible coût de main-d’œuvre et de normes socio-environnementales peu exigeantes apparaît de moins en moins adapté aux évolutions actuelles du commerce et de l’investissement internationaux.
Ceci d’autant plus que les exigences de durabilité influencent de plus en plus l’accès aux marchés et la compétitivité des entreprises ainsi que des pays, tel que l’illustrent des instruments comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) de l’Union européenne. Les politiques publiques doivent plus que jamais intégrer des normes élevées en matière de gestion environnementale, d’économie circulaire, de protection du travail et d’inclusion sociale, à la fois dans les cadres réglementaires, les modèles de gouvernance et les infrastructures, afin de stimuler l’innovation, d’attirer des investissements à plus forte valeur ajoutée et d’accroître la contribution des ZES à un développement industriel inclusif et durable.
Stimuler la coopération régionale
Et last but not least, le rapport recommande aux pays africains de dépasser les approches fragmentées, pays par pays, et d’aligner les stratégies de développement des ZES avec les politiques industrielles régionales. La coordination du développement de ces zones autour de chaînes de valeur régionales pourrait générer des retombées collectives bien plus importantes, comme le montre l’expérience des pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN).
Avec plus de 1 600 zones, les 11 pays de ce bloc ont créé un réseau interconnecté de pôles de production et de logistique fondé sur une division régionale des spécialisations, ce qui leur permet de réduire la mise en concurrence de leurs ZES, de tirer parti des complémentarités, d’attirer les investissements transfrontaliers et d’élargir l’accès aux marchés régionaux.
Actuellement, l’un des principaux obstacles à l’expansion d’un réseau africain compétitif de ZES réside dans le manque de cohérence entre les cadres régionaux et nationaux. Les communautés économiques régionales (CER), telles que la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) et le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), adoptent des définitions et des règles différentes pour ces zones, tandis que les politiques nationales sont souvent en décalage avec les engagements régionaux et varient considérablement dans la manière dont elles réglementent les ZES, les zones franches d’exportation et les parcs industriels.
Cette fragmentation complique l’harmonisation et crée des incohérences dans la manière dont les incitations, les règles de production et l’accès au marché sont appliqués d’un pays à l’autre. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) offre aussi l’occasion de faire évoluer les ZES africaines du modèle d’enclaves dédiées à l’exportation à celui de moteurs de l’intégration continentale. En 2023, le Conseil des ministres de la ZLECAf a d’ailleurs adopté des règlements régissant les biens produits dans les ZES, leur permettant d’être considérés comme des biens originaires et de bénéficier d’un traitement préférentiel s’ils sont produits à partir de matières premières locales.




