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Pour booster le commerce électronique, la ZLECAf devrait mettre en place un nouveau cadre réglementaire pour les PME africaines

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Le marché du commerce numérique africain vient de vivre un basculement historique. L’accord entre la startup sénégalaise Shopmeaway et le géant Amazon n’est pas simplement une alliance technologique ; c’est la reconnaissance que l’Afrique de l’Ouest, et plus largement le continent, cesse d’être une simple zone de consommation pour devenir un hub stratégique de distribution et de vente mondiale. Si cette annonce réjouit les grands opérateurs, elle pose une question cruciale pour notre tissu économique : comment faire en sorte que les millions de petites et moyennes entreprises (PME) du continent, qui représentent plus de 90 % de l’activité économique, puissent également bénéficier de cette ouverture vers l’international ?

L’intégration technologique avec Amazon permet à Shopmeaway d’offrir une vitrine mondiale aux produits locaux. Pourtant, un obstacle structurel persiste : l’absence d’un cadre réglementaire unifié et adapté à la réalité des PME. Actuellement, une PME basée à Abidjan ou à Douala qui souhaite vendre ses produits à l’international, via ces nouvelles passerelles se heurte à une mosaïque de régulations nationales disparates. C’est ici que la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) doit jouer un rôle de catalyseur, non seulement en matière de libre-échange physique, mais aussi en matière de gouvernance numérique.

L’éclatement réglementaire : un frein à l’échelle

Pour comprendre les besoins, il faut dresser un état des lieux des modèles de régulations en vigueur sur le continent. On observe principalement trois approches, souvent cloisonnées :

  1. Le modèle “Territorial strict” (Afrique de l’Ouest et Centrale) : Inspiré des cadres de l’UEMOA et de la CEMAC, ce modèle impose des agréments physiques, des exigences de capital social élevé pour les opérateurs de paiement, et une domiciliation locale obligatoire. S’il protège les consommateurs, il rigidifie l’accès pour les jeunes PME digitales natives qui n’ont pas forcément une structure capitalistique lourde.
  2. Le modèle “sandbox réglementaire” (Afrique de l’Est et Maurice) : Des pays comme le Kenya, le Rwanda ou Maurice ont adopté des “bacs à sable” (sandboxes) permettant aux fintechs et aux e-commerçants de tester leurs solutions avec des assouplissements temporaires avant d’obtenir des licences complètes. Ce modèle favorise l’innovation mais manque souvent d’harmonisation transfrontalière.
  3. Le modèle “licence unique” (Afrique du Sud et Nigeria) : Ces États, par leur poids économique, imposent souvent des licences nationales uniques (comme le Payment Service Bank au Nigeria) mais avec des conditions de sortie de capitaux qui compliquent la répatriation des revenus des ventes internationales pour les petites structures.

Aujourd’hui, une PME sénégalaise utilisant Shopmeaway pour vendre à un client à Paris via Amazon doit se conformer aux règles sénégalaises pour l’export, aux règles de l’UEMOA pour la TVA et le change, et aux règles du pays acheteur. Sans une couche réglementaire continentale qui surplombe ces strates, le coût de mise en conformité reste prohibitif.

Proposer une évolution du cadre réglementaire par la ZLECAf

Le protocole sur le commerce numérique de la ZLECAf, en cours de négociation, est l’outil idéal pour transformer cette complexité en opportunité. En effet, les opérateurs de e-commerce ne s’implantent pas massivement en Afrique non pas par manque d’intérêt, mais parce que le coût et le risque d’opérer dans un environnement aussi fragmenté, mal équipé et peu régulé restent trop élevés. Pour que le marché, qui pourrait atteindre 840 milliards de dollars d’ici 2030, soit pleinement exploité, des efforts conjoints des gouvernements et du secteur privé sont nécessaires pour harmoniser les régulations, investir dans les infrastructures et construire un écosystème de confiance, notamment en s’appuyant sur la ZLECAf.  Pour que les PME puissent proposer leurs produits à l’international via ces nouvelles plateformes intégrées (comme l’alliance Shopmeaway-Amazon), je propose une évolution du cadre réglementaire autour de trois piliers : l’interopérabilité, la confiance unifiée et la fiscalité simplifiée.

1. Créer un “Statut unifié de Vendeur Exportateur Numérique” (SVEN)

Actuellement, une PME doit s’immatriculer auprès de plusieurs autorités nationales pour vendre dans plusieurs pays. Inspiré du modèle de la sandbox Est-Africaine mais à l’échelle continentale, la ZLECAf pourrait instaurer un statut unique délivré par les États membres sur la base d’un référentiel commun.

  • Comment l’intégrer : en fusionnant les critères du modèle “territorial strict” (protection du consommateur, lutte contre la fraude) avec l’agilité du modèle “sandbox” (exigences de capital allégées, reconnaissance des signatures électroniques transfrontalières).
  • Pourquoi : cela permettrait à une PME artisanale du Sénégal ou du Cameroun de bénéficier automatiquement de la reconnaissance légale dans les 47 États membres de la ZLECAf, lui donnant un accès immédiat à un marché unique sans avoir à créer des filiales dans chaque pays.

2. Instaurer une “Licence de Paiement Panafricaine” pour les agrégateurs

Le partenariat Shopmeaway-Amazon montre que la fluidité dépend des systèmes de paiement. Or, les modèles actuels (notamment en Afrique de l’Ouest) imposent que les fonds transitent par des systèmes bancaires traditionnels avec des délais de settling longs.

  • Comment l’intégrer: s’inspirer du passporting européen. Un opérateur de paiement agréé dans un État membre de la CEDEAO pourrait, sous la supervision de la ZLECAf, opérer dans toute la zone sans un nouvel agreement national, à condition de respecter des seuils de fonds propres mutualisés.
  • Pourquoi : pour que les PME puissent vendre à l’international, elles doivent être payées rapidement. Une licence panafricaine réduirait les coûts de transaction (actuellement 2 à 3 fois plus élevés qu’en Europe) et fluidifierait le rapatriement des devises issues des ventes internationales.

3. Harmoniser le seuil de “Dédouanement Simplifié” (De Minimis)

L’un des plus grands freins à l’export pour les PME via le e-commerce est le coût de dédouanement pour les petits colis. Actuellement, les régimes varient énormément : certains pays imposent des frais fixes élevés qui rendent non rentable l’export d’un produit artisanal à 50 dollars.

  • Comment l’intégrer : la ZLECAf doit imposer un seuil de minimis harmonisé (par exemple, exonération de droits de douane et TVA à l’importation pour les colis d’une valeur inférieure à 100 ou 200 dollars) pour tous les États membres.
  • Pourquoi : cela alignerait l’Afrique sur les standards du commerce numérique mondial (comme aux États-Unis ou en Europe) et permettrait aux PME de proposer leurs produits sur les places de marché internationales avec une compétitivité prix réelle.

Vers une gouvernance partagée

La mise en œuvre de ces évolutions ne peut se faire sans une refonte de la gouvernance. Plutôt que de superposer une nouvelle autorité lourde, la ZLECAf devrait agir comme un “régulateur des régulateurs”. Concrètement, cela signifie créer un comité de convergence qui associe les autorités nationales des télécoms, de la concurrence et des douanes issues des différents modèles existants.

L’alliance entre Shopmeaway et Amazon nous rappelle une vérité fondamentale : le commerce n’attend pas. Si les régulateurs africains ne créent pas un cadre continental fluide, les PME resteront spectatrices de cette mutation, incapables de franchir le pas de l’export numérique.

La ZLECAf a été conçue pour créer le plus grand marché mondial en termes de population. Pour que ce marché ne soit pas uniquement celui des multinationales, mais celui des ateliers d’Abidjan, des coopératives de Dakar et des startups de Nairobi, il est urgent d’harmoniser nos régulations. Le partenariat Shopmeaway-Amazon est le signal ; la refonte du cadre réglementaire par la ZLECAf est la réponse.

L’heure n’est plus à la simple ouverture des frontières physiques, mais à la construction d’un écosystème numérique continental où chaque PME africaine peut devenir une entreprise globale depuis son ordinateur.

Par M. Raphaël Nkolwoudou Afane, Docteur en droit (PhD), Contract manager et juriste spécialisé en droit du numérique Teragone Solutions, Paris France.

Rédaction
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