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Les États faibles et corrompus peuvent-ils soutenir une monnaie souveraine ? L’illusion du franc CFA et l’impératif de survie pour les pays de l’AES

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La réponse est paradoxale : oui et non à la fois. Et c’est précisément cette contradiction qui explique la longévité du franc CFA en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.

Le franc CFA n’est pas né d’une volonté politique africaine. Il a été créé en 1945, sans consultation des peuples concernés, comme un instrument de gestion coloniale. Quatre-vingts ans plus tard, il demeure une monnaie dont l’architecture fondamentale privilégie la stabilité externe au détriment du développement interne. Arrimé à l’euro, gouverné par des règles qui limitent sévèrement la création de crédit et longtemps supervisé par la France, le système CFA a produit une illusion d’ordre monétaire tout en étouffant la transformation économique.

Les défenseurs du franc CFA mettent souvent en avant la faible inflation et la stabilité nominale comme preuves de son efficacité. Mais stabilité pour qui, et à quel prix ? Une monnaie incapable de financer l’industrialisation, de soutenir l’investissement productif et qui contraint les États à s’endetter à l’extérieur pour assurer leur développement n’est pas un outil neutre. C’est un instrument politique. Et dans le cas du CFA, un instrument conçu pour l’extraction plutôt que pour la transformation.

Cela explique le paradoxe persistant des pays de la zone CFA : des décennies de croissance sans développement, des exportations sans emplois, et une « discipline » macroéconomique coexistante avec une pauvreté massive. Les économies restent extraverties, exportant des matières premières et important des produits finis, prisonnières de chaînes de valeur qu’elles ne contrôlent pas. La politique monétaire, corsetée par le dogme de la parité fixe et de la crédibilité externe, est devenue un frein plutôt qu’un levier.

Mais une vérité inconfortable doit être clairement assumée : la souveraineté monétaire n’est pas une solution miracle. Une monnaie souveraine gérée par des élites corrompues ou un leadership incohérent peut détruire une économie plus rapidement que toute contrainte extérieure. L’histoire récente offre des exemples douloureux où la souveraineté monétaire, sans réforme institutionnelle, a conduit à l’hyperinflation, à la fuite des capitaux et à la désintégration sociale.

C’est précisément pour cette raison que le franc CFA a perduré. Il ne crée pas des États forts ; il compense des États faibles. Il agit comme une béquille qui empêche l’effondrement immédiat tout en bloquant l’émancipation à long terme. En ce sens, il permet la perpétuation de l’irresponsabilité politique sans sanction monétaire directe.

Pour les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), cette ambiguïté n’est plus tenable. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont confrontés à des sanctions, à des menaces sécuritaires et à une reconfiguration stratégique majeure. Dans un tel contexte, la dépendance monétaire n’est pas seulement inefficace : elle est dangereuse. Un État qui ne contrôle pas sa monnaie ne contrôle ni son budget, ni ses priorités, ni sa capacité de survie.

Rester dans la zone CFA condamne les pays de l’AES à une incohérence stratégique permanente. Mais en sortir brutalement, sans préparation, les exposerait à des chocs inflationnistes et financiers sévères. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir s’il faut sortir, mais comment reconquérir la souveraineté monétaire sans provoquer l’effondrement de l’État.

Cela suppose une démarche progressive et disciplinée : restauration de la crédibilité budgétaire, constitution de réserves adossées aux ressources stratégiques, gestion rigoureuse des mouvements de capitaux, renforcement de la gouvernance des banques centrales et alignement de la politique monétaire sur les impératifs de sécurité et de production. La monnaie souveraine doit être pensée comme un instrument de reconstruction étatique, et non comme un slogan politique.

Le débat autour de l’« éco » de la CEDEAO illustre parfaitement le danger des faux choix. Rebaptiser le franc CFA tout en conservant une parité fixe avec l’euro et une garantie externe ne constitue pas une souveraineté monétaire, mais un simple exercice cosmétique. Plus grave encore, envisager une intégration monétaire régionale en marginalisant le Nigeria – principal pilier économique de la CEDEAO – fragilise l’ensemble du projet d’intégration.

La conclusion est donc sans détour : des États corrompus et faibles ne peuvent pas durablement gérer une monnaie souveraine – mais ils ne peuvent pas non plus se développer sous une monnaie contrôlée de l’extérieur. Le choix réel n’est pas entre sécurité et risque, mais entre le confort à court terme et la stagnation à long terme.

Le franc CFA n’est pas la cause des faiblesses institutionnelles africaines. Mais il est le système qui permet à ces faiblesses de perdurer indéfiniment. Pour les pays qui aspirent à la survie, à la dignité et à l’autonomie stratégique – en particulier au sein de l’AES – la souveraineté monétaire n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Risquée, certes. Mais infiniment moins dangereuse que la dépendance perpétuelle.

L’histoire le montre sans ambiguïté : aucune nation ne s’est développée en déléguant son destin monétaire à des puissances extérieures.

Dr. Alain NKOYOCK

Rédaction
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