« Le télétravail pourrait apporter des effets bénéfiques collatéraux en Afrique »

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Thierry-BARBAUT
Thierry Barbaut, Consultant international et directeur de la transformation numérique de l'ONG La Guilde

(BFI) – Depuis le déclenchement de la pandémie du coronavirus, les entreprises et les administrations du continent africain ont été contraintes à adopter le télétravail. De même, plusieurs initiatives innovantes ont vu le jour un peu partout sur le continent pour limiter la propagation du virus ou venir en aide au corps médical en première ligne dans cette bataille. Du Maroc au Sénégal, en passant l’Egypte jusqu’en Afrique du sud, l’écosystème technologique ne cesse de se mobiliser. Thierry Barbaut, Consultant international et directeur de la transformation numérique de l’ONG La Guilde, apporte son regard sur l’ébullition technologique en cours sur le continent africain.

Vous connaissez très bien l’écosystème de l’innovation en Afrique. Quelle appréciation faites-vous de l’innovation et des startups dans un pays comme le Maroc ?   

Le Maroc est reconnu pour son dynamisme et pour son écosystème numérique et de nouvelles technologies depuis plusieurs années. Nous avons vu comment le développement des écoles de codeurs au Maroc, notamment l’école 1337 et puis les industries connectées et innovantes comme le système de captation des énergies renouvelables par le biais du solaire a permis au royaume de se placer parmi les leaders et les pays les plus innovants en termes de développement d’énergies renouvelables. Ensuite, je pense que les startups innovent et développent des marchés étroitement connectés au savoir-faire du Maroc. Cela touche, bien évidemment, les grandes industries marocaines, l’agriculture, la logistique, la distribution, etc. Je rappelle que le Maroc ambitionne aussi d’atteindre 40% d’énergies propres dans son mix énergétique d’ici 2020 avec sa centrale Noor de Ouarzazate. Je pense aussi que toutes les nouvelles technologies dans le domaine des énergies vertes sont portées par des jeunes startups sensibilisées à vivre dans un écosystème plus propre, plus agréable, tout en trouvant des systèmes qui vont créer des emplois, créer de la valeur ajoutée avec un savoir-faire local « Made In Morocco ». Ce sont aussi des technologies qui peuvent être exportées et qui d’ailleurs font un effet boule de neige dans plusieurs pays. Et il y a également des bailleurs qui viennent pour financer et multiplier ces technologies qui sont extrêmement prometteuses pour le continent et son économie.

Dans quelle mesure pensez-vous que les nouvelles technologies peuvent aider l’Afrique à faire face à la pandémie du Covid-19 qui sévit actuellement dans le monde entier ?   

Les technologies jouent un rôle majeur dans la situation actuelle dans le monde, et en particulier en Afrique par le fait de pouvoir communiquer via l’utilisation des réseaux sociaux. Les nouvelles technologies jouent aussi un rôle important dans la gestion de crise que cela soit aux Etats-Unis, en Europe ou ailleurs. Une grande partie de la population mondiale est confinée. Ce confinement est clairement rendu possible aussi grâce à l’internet, et aux supports tels que les smartphones, les ordinateurs et autres qui permettent de faire de la visioconférence, de partager et stocker ou de modifier des données via le cloud en temps réel. Il y a aussi des technologies qui s’appliquent plus à la thématique de la santé, à la thématique de la gestion de crise comme les applications qui vont permettre de géolocaliser les malades, etc. Les technologies sont ultra-présentes dans la lutte contre cette pandémie du coronavirus. Cependant, en Afrique, on est amené à se poser la question des zones rurales qui n’ont pas accès à ces technologies. C’est-à-dire comment les nouvelles technologies vont répondre précisément à des écosystèmes locaux ayant leurs particularités. On ne peut pas demander à des gens de se laver les mains fréquemment lorsqu’on sait que plus de 300 millions de personnes en Afrique n’ont pas accès à l’eau ou à du savon dans des zones compliquées où il y a des conflits et autres. L’autre défi concerne le grand manque d’infrastructures de santé capables de prendre en charge les populations touchées par ce virus. Et là aussi, l’utilisation des nouvelles technologies peut permettre de répondre d’une manière plus adaptée. L’utilisation des nouvelles technologies va permettre aussi de sauver tout un pan de l’économie africaine grâce au télétravail, à la vente en ligne… Je pense d’ailleurs que les fintechs vont davantage s’imposer dans les usages, parce que nous voyons un accroissement sur ce trimestre de l’utilisation de toutes les données en ligne, des transactions, des téléchargements de contenus en ligne, etc.

A votre avis, l’ampleur de cette crise va-t-elle convaincre les pouvoirs publics sur le continent africain à donner plus d’importance au télétravail en légiférant pour mettre aux entreprises de l’adopter ?

Cette pandémie va aussi avoir un impact énorme sur le télétravail en Afrique. Sur le continent africain, l’économie demeure en grande partie dominée par l’informel et les emplois aussi. On estime que l’économie africaine serait dominée à 70% par l’informel. Ainsi, l’utilisation des nouvelles technologies et du télétravail fera que la proportion de cette économie informelle va forcément baisser, ne serait-ce qu’un peu. Et l’usage des nouvelles technologies va permettre une traçabilité et aussi la transformation de cette économie informelle en une économie formelle. Cela ferait que les personnes qui n’avaient pas prévu appréhender cette technologie et ses usages par le smartphone pourraient s’y mettre. On pourrait bien assister à la démultiplication de l’usage des nouvelles technologies fournies par les fintechs et leur démocratisation par la même occasion. Ce qui va provoquer un grand essor qui permettra à certains Etats de prélever des taxes sur les transactions via la téléphonie mobile pour financer la Santé, l’Education, les Infrastructures… Donc, je pense que le télétravail pourrait apporter des effets bénéfiques collatéraux dus à de plus en plus d’usage des nouvelles technologies.

Selon vous, l’Afrique peut devenir un modèle de transformation de vie désormais mondialement reconnu. Comment doit-elle procéder pour y arriver ? 

Certains pays du continent sont vraiment reconnus dans le domaine technologique comme le Maroc, le Rwanda, le Kenya, l’Egypte, l’Afrique… Il y a vraiment des technologies, des savoirs-faire dans ces pays qui permettent finalement de s’approprier des technologies. Par exemple, avec la propagation du Covid-19, on a vu l’émergence d’une plateforme kenyane capable de localiser les clusters du coronavirus en les cartographiant avec des données ultra-précises et des mises à jour en mode collaboratif et participatif.

L’Afrique aujourd’hui développe un véritable savoir-faire qui est reconnu internationalement grâce aux fintechs dont j’ai parlé déjà (M-Pesa au Kenya qui a fait tache d’huile sur l’ensemble du continent). D’ailleurs, les grands groupes comme Orange essayent aussi de développer des systèmes de mobile money même en France. Je pense aussi que c’est la responsabilité des Etats d’apporter des solutions concrètes aux populations. Et là aussi, on voit que les nouvelles technologies jouent un rôle majeur parce que les personnes interconnectées pourraient donner leurs avis et pour améliorer l’efficacité des diverses solutions qui seront apportées.

Aujourd’hui, il y a énormément de plateformes qui regroupent et qui valorisent les acteurs de l’écosystème africain que cela en Tunisie avec AfriCup, ou encore AfricArena à travers toute l’Afrique (une initiative portée un tout petit peu aussi par la Frenchtech). Il y a aussi énormément d’investissements en capital-risque sur le continent. Quelque part, ces technologies sont aussi adaptées aux modes de vie et aux cultures locales. Cela veut dire qu’on ne peut pas développer une application aux Etats-Unis, et l’exporter directement en Afrique. Développer et adopter les technologies et les mettre en adéquation avec les modes de vie africains va permettre de développer des marchés colossaux liés aux nouvelles technologies. Ce qui permettra aussi de créer des emplois et un savoir-faire Made In Africa, et aussi finalement favoriser un développement inclusif local et une véritable valeur-ajoutée.

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