La crise oblige les banques africaines à se réinventer

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Charles KIE
Charles KIE, Co-Founder & CEO, New African Capital Partners

(BFI) – Si les banques africaines veulent jouer efficacement leur rôle au sein des économies après la crise du COVID-19, elles devront se renforcer et réajuster bien de paramètres.

Il y a un peu plus d’une dizaine d’années, la crise financière puis économique causée par les « subprimes » en 2008 était présentée comme l’une des plus sévères que le monde ait connue depuis celle de 1929. Des institutions financières de dimension mondiale n’ont survécu à cette crise que grâce à la vague d’interventions étatiques des pays occidentaux qui avaient été qualifiées alors de socialisme d’entreprise (Corporate socialism ou Welfare for companies). A titre d’exemple, les Etats Unis et la Grande Bretagne ont mis en place des « stimulus » s’élevant respectivement à 700 milliards de dollars et 500 milliards d’euros, permettant ainsi à des banques comme Bank Of America, Citigroup, JP Morgan, Wells Fargo (pour n’en citer que quelques-unes) de se recapitaliser significativement et survivre ainsi à la crise.

Au-delà de la consolidation qu’a entraînée cette crise et ces recapitalisations, le caractère systémique de la plupart de ces institutions financières (‘Too big to fail’) a amené les régulateurs du secteur financier d’une part à rappeler aux banques l’importance du capital (un facteur clé de succès dans cette industrie), d’autre part à renforcer les règles prudentielles spécifiques aux fonds propres et à l’évaluation des actifs financiers (Bâle II, Bâle III, IFRS 9, etc…) et enfin à tester régulièrement la capacité des banques à disposer des fonds propres nécessaires à poursuivre leurs activités en situation de crise (stress tests).

Les leçons du passé

En Afrique, devant la faiblesse des moyens dont disposaient les Etats et surtout de leur capacité limitée à utiliser des ressources publiques pour sauver des banques, certains régulateurs ont eu l’excellente idée de requérir des banques de leurs juridictions respectives que celles-ci relèvent leur capital minimum et renforcent leurs fonds propres. De telles décisions étaient d’autant plus justifiées qu’en 2010 (deux ans après le début de la crise), les effets de la crise se sont ressentis dans plusieurs pays, notamment dans ceux qui étaient les plus intégrés au système financier international, à tel point que le taux de sinistralité du portefeuille de crédit des banques avait dépassé la barre de 10% (pour un seuil qui idéalement devrait se situer entre 3 et 5%). Des pays comme le Nigéria et le Ghana avaient atteint des niveaux aussi élevés que 20% et 17% respectivement.

Ainsi, au Nigeria, en faisant passer le capital minimum des banques en 2010 à l’équivalent de 169,5 millions de dollars (25 milliards de nairas contre 2 milliards de nairas auparavant), la Banque Centrale a suscité une consolidation importante du secteur bancaire dont le nombre d’établissements est passé de 89 à 25. Aujourd’hui, en étant la première économie du continent avec un PIB de 445 milliards de dollars (2019), le Nigéria compte au total 24 établissements bancaires dont sept sont considérées comme systémiques et les prêts bancaires ne représentent que 21% du PIB en 2018 (2).

Au Ghana, plus récemment (2018), une mesure similaire de relèvement du capital minimum à l’équivalent de 81 million de dollars (3) (GHS 400 millions contre GHS 120 millions précédemment) a eu le même effet de consolidation en entraînant notamment un retrait de licence bancaire à 5 établissements et la réduction du nombre de banques de 36 à 23 à la fin de l’année 2018. A la même date, selon la Banque mondiale, les crédits à l’économie par le secteur bancaire ne représentaient que 26% du PIB.

A la différence de plusieurs zones économiques et/ou monétaires, il faut reconnaître à la zone UMOA d’avoir pris la décision du relèvement du capital minimum de ses banques en 2007, un an avant le début de la crise. Ce relèvement, à l’équivalent d’environ 20 millions de dollars (10 milliards de Fcfa) devait toutefois s’effectuer en deux phases à partir de 2008, la première s’achevant en 2010. Contrairement au Ghana ou au Nigéria, l’effet de cette mesure sur le nombre d’établissements a été l’inverse. Alors que l’UMOA ne comptait « que » 97 banques en 2007, elle se retrouve à la fin de l’année 2019 avec un total de 130 banques dans les 8 pays. En 2018, seules 96 des 115 banques sous revue respectaient les ratios de solvabilité du dispositif prudentiel. 12 groupes bancaires, avec 76 établissements, y représentent un peu moins de 80% de part de marché aussi bien des dépôts que des crédits. Les prêts consentis par l’ensemble des banques de l’UMOA s’élevaient à fin 2018 à 21 000 milliards de Fcfa (environ 35 milliards de dollars) soit à peine 30% du PIB de la zone.

En zone CEMAC, la décision de relèvement du capital minimum des banques à 10 milliards de Fcfa a été prise en 2009, avec un processus d’atteinte graduel qui devait s’achever en 2014. A l’issue de cette réforme, le nombre de banques de la zone s’élève à fin 2019 (5) à 48 (contre 43 en 2010) dont seules 26 respectent le dispositif prudentiel sur les fonds propres, selon la COBAC-CEMAC. Le total des crédits octroyés par les banques de cette zone s’élève à 8 500 milliards de Fcfa (14 milliards de dollars) soit environ 17% de son PIB.

A l’échelle de l’Afrique, entre 2008 et 2018, le mouvement des relèvements du capital des banques – et même des compagnies d’assurances – s’est ainsi étendu à plusieurs pays (Zambie, Mauritanie, Kenya, Algérie, etc..), avec une cohérence pas toujours bien comprise et surtout un effet sur l’amélioration de la capacité de financement et de résistance aux crises incertain. Les détracteurs des mesures de relèvement de capital auront d’ailleurs vite fait d’argumenter que celles-ci n’ont eu en Afrique ni l’effet d’assurer la stabilité financière recherchée ni, encore moins, celui d’accroître la compétitivité des banques africaines et le niveau de concurrence entre elles.

Les banques ne financent que faiblement les économies du continent

Ce qui ressort très clairement de cette analyse c’est, tout de même, qu’après une décennie de réformes diverses des banques : il y a en Afrique beaucoup trop de banques, rapportées à la taille des différentes économies ou des zones économiques et/ou monétaires; plusieurs d’entre elles sont petites et sous-capitalisées ; les grandes banques qui en sont issues ne se sont pas toujours montrées plus dynamiques ni plus stables ; d’une façon générale, elles ne financent que faiblement les économies du continent (les prêts bancaires totaux représentent moins de 50% du PIB en Afrique Subsaharienne en 2018 (2) avec des disparités importantes (111% à Maurice, 79% en Afrique du Sud, 8,4% en République Démocratique du Congo, 19,2% au Cameroun….). A titre de comparaison ce taux s’élève à 144% en zone Euro, 162% en Grande Bretagne, 136% à Singapour.

Lorsque, dans ce contexte, survient la crise sanitaire liée au Covid-19, qui s’est très rapidement transformée en crise financière, économique et surtout sociale de dimension mondiale et d’une ampleur toute aussi exceptionnelle qu’inégalée, il nous semble évident que l’Afrique n’en sortira pas indemne et nous sommes en droit de nous interroger sur l’état dans lequel son secteur financier (notamment bancaire) se retrouvera à la sortie de cette crise. Cette préoccupation est d’autant plus grande qu’à la différence des autres crises, pour celle-ci : des pans entiers de nos économies ont été mises à l’arrêt ou directement affectés (tourisme, transport aérien, divertissement, sport, etc….) ; les couches sociales les plus défavorises ont été affectées par les mesures de confinement ou de couvre-feu, avec un accroissement de leur niveau de paupérisation ; Aussi bien la demande que l’offre de nombreux biens et services ont drastiquement baissé, localement et mondialement ; les prix des matières premières (pétrole notamment) ont atteint des niveaux très bas qui n’avaient pas été vus depuis plusieurs décennies.

Pour la première fois depuis plus d’une décennie, notre continent pourrait entrer en récession, tout autant globalement qu’au niveau de chacune de ses zones économiques et/ou monétaires.

Il en faudra plus que les mesures prises par les banques centrales

Bien que certaines Banques Centrales aient pris des mesures plus ou moins timides pour accompagner les banques commerciales en leur apportant de la liquidité et en assouplissant certaines de leurs règles, cette crise affectera durablement la capacité de nombreux acteurs économiques (en ce compris les Etats eux-mêmes) à faire face à leurs engagements financiers. Le niveau de sinistralité du portefeuille des banques s’en trouvera fortement accru (et les artifices de moratoire ou de rééchelonnement n’y changeront rien), avec pour conséquence potentielle un besoin de recapitalisation de plusieurs d’entre elles.

Pour notre continent, les périodes de crise doivent permettre de prendre la mesure des dysfonctionnements de ses économies, d’en tirer les bonnes leçons et d’opérer les changements nécessaires d’une part à assurer leur résilience face aux crises futures (et il y en aura d’autres) et d’autre part à asseoir les bases d’une croissance endogène forte et durable.

Charles KIE est Co-Founder & CEO de New African Capital Partners, une plateforme d’investissement basé à Maurice. Riche d’une trentaine d’années dans la finance en Afrique et au-delà, il a notamment été patron d’Ecobank Nigeria, du Groupe Banque Atlantique et de Citi Bank West Africa.

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