« La crise liée au Covid-19 peut servir d’électrochoc »

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Michael Famoroti
Michael Famoroti, économiste en chef de la publication nigériane Stears Business
(BFI) – Pour l’économiste Michaël Famoroti, les réformes attendues depuis longtemps pour le Nigeria pourraient être mises en œuvre au sortir de la crise du Covid-19.

Le défi imposé par la pandémie de Covid-19 est énorme pour le Nigeria. Si le virus a, comme partout dans le monde, mis en lumière les faiblesses de son système de santé, côté économie, l’avenir semble bien sombre, car, déjà en début d’année 2020, le pays se relevait à peine de la récession de 2016. La crise économique actuelle achève donc les espoirs d’une relance. Les derniers chiffres du Fonds monétaire international (FMI) le confirment d’ailleurs : son PIB devrait reculer cette année de 3,4 %.

Une conjoncture bien morose, donc, qui pourrait renforcer encore davantage les inégalités dans ce pays où 45,5 % de la population vivra dans l’extrême pauvreté d’ici à 2035, selon l’institut de recherche World Poverty Clock. Le choc est rude, mais la situation pourrait-elle aussi acter le début d’une nouvelle ère pour ce pays, qui tire 90 % de ses revenus d’exportation de la manne pétrolière ? Michaël Famoroti, économiste en chef de la publication nigériane Stears Business, livre son constat et ses pistes de réflexion.

Peut-on déjà faire un bilan des conséquences du coronavirus sur le Nigeria ?

Pour le moment, à en croire les chiffres, le Nigeria n’est pas très fortement impacté par le Covid-19, surtout si l’on rapporte le nombre de cas au total de la population. La situation sanitaire diffère totalement de celle du Royaume-Uni, ou de l’Afrique du Sud, où plus de 22 000 cas et 429 décès ont été déclarés. La pandémie semble, pour l’instant en tout cas, relativement contenue. Heureusement, car les infrastructures de santé manquent. Mais de nombreux cas pourraient ne pas être décomptés, et passer outre les statistiques officielles. Je pense qu’on ne pourra faire le bilan que dans plusieurs mois. Idem quant aux répercussions de la chute des prix du pétrole.

Les premiers pays africains touchés par la crise sont justement ceux dont l’économie dépend de l’or noir. Le Nigeria souffre-t-il plus que les autres États du continent ?

Oui, forcément. Le Nigeria reste une « mono-économie », tributaire du pétrole. Le cours du Brent, qui sert de référence pour tous les pays d’Afrique de l’Ouest, tourne actuellement aux alentours de 36 dollars le baril. Ce qui n’est pas si mal, car, il y a trois semaines, il stagnait à 20 dollars. Mais cette année, le gouvernement fédéral a établi son budget selon un baril à 120 dollars. Il y a donc un écart conséquent entre ce à quoi aspiraient les autorités et la réalité. Les premiers touchés seront les populations les plus pauvres qui, selon des données publiées la semaine dernière par le Bureau national des statistiques, représentent plus de 40 % des Nigérians, soit près de 83 millions de personnes. Cette part de la population est non seulement celle qui est la plus vulnérable au virus, mais aussi plus sensibles aux conséquences du confinement et à la crise économique actuelle. Elle a donc besoin d’un fort soutien financier du gouvernement qui, malheureusement, n’en a pas les moyens.

Dans ce contexte, la politique protectionniste du gouvernement – qui avait décidé de la fermeture des frontières en août 2019 pour officiellement lutter contre la contrebande – peut-elle encore être appliquée ?

Les décisions qui ont été prises ces trois dernières années, de la fermeture des frontières aux mesures de fixation du taux de change, n’ont pas forcément apporté de solutions concrètes aux problèmes de la majorité des Nigérians. La sécurité alimentaire de la population est d’ailleurs vraiment menacée depuis le mois dernier. Alors que les populations subissent l’impact de la crise liée au Covid-19 – le confinement a privé beaucoup de travailleurs de leur business – les frontières restent fermées. L’approvisionnement en aliments de base est donc difficile.

Des pénuries alimentaires sont-elles possibles ?

Je pense que nous n’avons pas encore suffisamment de visibilité pour l’affirmer. Mais ce que l’on peut déjà dire, c’est que même en temps normal, dans de nombreux foyers du Nigeria, on manque de riz, de tomates, de maïs et de céréales. Le contexte actuel rend les choses encore plus difficiles. Le défi de la sécurité alimentaire n’est que plus grand. Ces enjeux ne concernent évidemment pas toute la population du pays. Les habitants de Lagos ou d’Abuja n’ont pas les mêmes préoccupations que les populations pauvres et rurales d’autres régions, pour qui trouver de la nourriture est une mission du quotidien.

La gestion monétaire de ces dernières années est-elle en partie responsable de la crise actuelle ?

Concernant le taux de change, on constate depuis plusieurs années une surévaluation du naira. La banque centrale du Nigeria (CBN) a beaucoup fait pour préserver la devise. Mais quand la crise a frappé le pays, tous les prix se sont effondrés. Car la plupart des investisseurs étrangers ont fui le Nigeria, et le taux de change du marché noir a grimpé en flèche. Il y a seulement quelques jours, le gouverneur de la CBN a mis en garde les investisseurs nationaux et étrangers contre le marché non officiel, vers lequel de nombreux hommes d’affaires, refroidis par les mesures économiques prises ces trois dernières années, se tournent désormais. Cela fait aussi partie des raisons pour lesquelles le Nigeria souffre plus que les autres états de la crise actuelle.

Pour faire face, le pays a sollicité l’aide de la BAD et du FMI, notamment. Un plan de relance de 2,7 milliards de dollars a aussi été élaboré par la banque centrale. Qu’en pensez-vous ? Les réactions des autorités sont-elles les bonnes ?

Ces mesures sont nécessaires, car, comme je l’ai dit précédemment, il y a un gros vide à combler dans les finances du gouvernement. La plupart des dirigeants du monde ont déboursé de fortes sommes pour soutenir l’économie et le business. Cela nécessite d’avoir les fonds pour. C’est pour s’assurer de pouvoir appliquer leurs plans de relance que certains gouvernements font appel aux institutions internationales.

Dans ce contexte, comment le gouvernement peut-il gérer sa dette ?

Comparé aux autres pays du monde, le Nigeria – où les dettes publiques et extérieures restent relativement faibles – ne s’en sort pas si mal. Il fait même partie des 20 meilleurs gestionnaires. Des pays comme le Japon, où la dette est abyssale, sont dans une situation plus problématique. Celle du Nigeria atteint près de 20 % de son PIB. Malgré cela, la dette reste coûteuse, notamment à cause des intérêts qui en dépendent. Chaque année, le gouvernement dépense environ 70 % de ses recettes pour la soutenir. Donc plus la dette augmente, plus le pays va payer des intérêts.

L’avantage ici c’est que la dette a été contractée auprès d’institutions qui accordent des prêts concessionnels, donc à des conditions bien plus avantageuses que celles du marché. Ce qui peut inquiéter en revanche, c’est que ces prix sont en dollars. Les autorités doivent donc dépenser toujours plus de nairas pour s’aligner sur le taux de change. La facture pourrait être de plus en plus salée pour le Nigeria, et ce, jusqu’en 2021, au moins. Ce qui pourrait empêcher les autorités d’augmenter les salaires ou d’investir ailleurs, dans les infrastructures, par exemple.

La crise nigériane peut-elle se répercuter chez les voisins africains ?

Je ne pense pas qu’il y ait d’effets directs sur les économies de la région. Beaucoup de pays du continent sont moins intégrés que ce que l’on pense. La Zone de libre-échange continentale (Zlec) est d’ailleurs supposée booster ce processus. Mais, pour l’instant, ce qui se passe au Nigeria n’affecte pas trop ses voisins. Ce qui pourrait en revanche toucher toute l’Afrique, c’est la réaction des investisseurs étrangers face à la crise. Le Nigeria est perçu comme une des économies les plus solides du continent. Mais sa gestion de la crise pourrait conditionner les décisions des investisseurs qui, avant de placer leur argent au Gabon, par exemple, se renseigneront sur l’attitude d’un pays pétrolier en temps de crise. C’est une réaction légitime.

La crise a-t-elle renforcé le pouvoir central de ce pays régi par un système fédéral ? Quelle influence ont les gouverneurs, à la tête des différents États ?

La pandémie offre aux gouverneurs une rare occasion de se différencier, de s’imposer. Les gens ont, par exemple, été assez impressionnés par la réaction du gouverneur de Lagos, dont ils attendaient pourtant peu après son élection. Ses mesures pour faire front à la pandémie, comme l’annonce très tôt d’un confinement et les efforts pour renforcer le système de santé de l’État, ont été bien accueillies. En général, la population n’accorde que peu de crédit aux gouverneurs. Mais dans ce cas précis, la crise a inversé la tendance.

D’autres ont, au contraire, été fragilisés par leur gestion de la situation, comme celui de Cross River, dans le sud-est du Nigeria, et celui de l’État de Kogi, au centre. Aucun de ces États n’a détecté de cas de Covid-19, car la population n’a pas été testée. Ils ont appliqué la stratégie du « je ne vois pas, donc tout va bien ». C’est une attitude qui déçoit beaucoup les habitants. Les réactions politiques à la pandémie ont donc été très différentes selon les États.

La crise liée au Covid-19 peut-elle faire office d’électrochoc pour le pays ? Peut-elle acter le début des réformes ?

Je l’espère ! Au Nigeria, on répète toujours qu’il faut s’adapter et s’adapter encore. Je ne suis pas très optimiste, même si des changements ont déjà été initiés. Dans le domaine politique, quelques gouverneurs ont su se démarquer en proposant des solutions originales, ce qui peut renforcer la confiance des populations dans leurs dirigeants locaux. J’espère donc que lors des prochaines élections, on en tiendra compte. Côté économie, le développement du numérique fait aussi partie des changements positifs opérés ces dernières années.

En dix ans, le système bancaire a évolué. Du cash, on passe de plus en plus au paiement digital. Dans un pays où 60 % de la population vit dans le milieu rural, c’est difficile. Mais avec le confinement, de nombreuses banques ont été contraintes de fermer. Trouver du liquide était alors plus compliqué, et tout aussi déconseillé, car possiblement vecteur du virus. Cette situation a poussé les gens à se lancer dans le e-paiement. En seulement trois mois, le secteur s’est beaucoup dynamisé. Je pense que le cashless peut aider l’économie du Nigeria à devenir plus résiliente.

Dans quels autres secteurs le pays pourrait-il investir pour diversifier son économie ?

À l’avenir, il faudra se concentrer sur les technologies et la santé. Les technologies, car nous avons besoin d’infrastructures pour construire une économie digitale, qui couvrira divers domaines, comme l’éducation. Et la santé, car la pandémie a bien sûr révélé les faiblesses du système du pays. Là aussi, il faudra investir dans les infrastructures. Un couvre-feu est en ce moment appliqué au Nigeria. Sur les réseaux sociaux, chaque soir, on trouve des vidéos de gens qui ne peuvent le respecter, à cause des routes et du trafic. Le coronavirus montre à quel point le secteur des transports est fragile. Il faudra vraiment s’y atteler dans un avenir proche.

Quels obstacles peuvent empêcher cette dynamique de réformes ?

Le premier, c’est le manque de fonds. Et c’est une réalité aujourd’hui, avec la récession qui s’annonce. La corruption est aussi un obstacle de taille. Même si le gouvernement touche, disons, 10 milliards de nairas, seuls 7 milliards seront consacrés aux populations qui en ont besoin. Les trois restants iront dans des comptes bancaires à l’étranger, ou seront perdus, quelque part. C’est un défi que le Nigeria doit relever. Évidemment, pour porter le changement, il faudra aussi de la volonté politique de la part des dirigeants qui, souvent, ne voient que par leurs propres intérêts. Mais, aujourd’hui, au vu de la crise actuelle, il est temps d’agir.

Le Point Afrique

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