Interview EXCLUSIVE – Jean Claude NGBWA, Président de la Commission des Marchés Financiers « Contribuer à la conduite à bon terme du processus d’unification des deux marchés financiers de la CEMAC »

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Jean Claude Ngbwa, Directeur Général de la Bvmac, assurera l'intérim jusqu'en fin d'année

(BFI) – Nommé par décret présidentiel le 29 juin 2016, Jean Claude Mgbwa, président de la Commission des marchés financiers (CMF) a la lourde tâche de gérer les dossiers financiers et la protection de l’épargne investie en valeurs mobilières des prestataires, ainsi que de tout autre placement donnant lieu à l’appel public à l’épargne, l’information des investisseurs, le contrôle des prestataires de services d’investissement (PSI) qui sont les principaux intermédiaires du marché, ainsi que le bon fonctionnement de la bourse de Douala.

Entre distinction mérité lors des Financial Afrik Awards 2018, performance réelle de la CMF, coopération et fusion attendue des bourses de Libreville et celle de Douala, Jean Claude Ngbwa, dans une interview exclusive réalisée par Businness & Finance International, livre sans retenue sa principale mission en 2019.

Businness & Finance International : Le 11 novembre dernier vous avez reçu une distinction lors des Financial Afrik Awards. Que représente cette distinction pour vous et pour l’institution dont vous avez la charge?

Jean Claude NGBWA : Le 11 décembre 2018 en effet, pour la deuxième année consécutive, j’ai été désigné comme un des « barons du marché financier africain » dans le classement de « 100 personnalités qui transforment l’Afrique », lors d’une cérémonie organisée à Abidjan en Côte d’Ivoire par le magazine économique panafricain Financial Afrik. Cette distinction apparait comme une reconnaissance de la dynamique positive que nous essayons d’apporter depuis 2016 au marché financier du Cameroun pour la réalisation de meilleures performances. C’est donc une distinction qui concerne à la fois le Président, le Collège, le personnel de la CMF et tous les acteurs de notre marché financier.

Cette distinction apparait comme une reconnaissance de la dynamique positive que nous essayons d’apporter depuis 2016 au marché financier du Cameroun pour la réalisation de meilleures performances

BFI : Qu’est ce qui a milité en votre faveur ?

JCN : Le secteur des marchés financiers est caractérisé par la transparence. Les indicateurs de performance permettent d’évaluer le marché; ils sont perceptibles par les acteurs et les observateurs avertis. Le regain de visibilité, la redynamisation de l’animation du marché, l’augmentation du nombre d’acteurs, la croissance du volume des opérations,  la visibilité du rôle du régulateur par la protection des épargnants, la communication, l’innovation, l’information du grand public, ont permis au marché financier du Cameroun, au cours des dernières années, d’entrer dans une dynamique vertueuse pour être plus opérationnel et plus performant.

BFI : Comment peut-on présenter aujourd’hui la Commission des Marchés Financiers du Cameroun dans ses missions de régulateur du marché de la finance ?

JCN : La Commission des Marchés Financiers (CMF) est un organisme public indépendant créé par la loi n° 99/015 du 22 décembre 1999. Son organisation et son mode de fonctionnement sont précisés par le décret n° 2001/213 du 31 juillet 2001 du président de la République. Elle est chargée d’une mission de service public visant à assurer une protection adéquate de l’épargne investie en valeurs mobilières ainsi que le bon fonctionnement des marchés financiers. Son Président et les membres du Collège sont nommés par décret présidentiel pour un mandat de cinq (5) ans renouvelable une fois. Ils prêtent serment avant leur entrée en fonction. Les décisions de la CMF sont immédiatement exécutoires et doivent être communiqués au Ministre des Finances pour information. La Commission est administrée par deux organes que sont le Collège des membres et le Président de la Commission, assisté d’un Secrétariat général pour l’accomplissement de leur mission.

La Commission est investie de pouvoirs les plus étendus pour la régulation, le contrôle et la surveillance des marchés et de ses intervenants.

Elle assure la protection de l’épargne investie en valeurs mobilières, ainsi que de tout autre placement donnant lieu à l’appel public à l’épargne, l’information des investisseurs, le contrôle des prestataires de services d’investissement (PSI) qui sont les principaux intermédiaires du marché, ainsi que le bon fonctionnement de l’entreprise de marché qu’est la Douala Stock Exchange. A ce titre, elle doit :

  • agréer l’ensemble des acteurs et participants du marché avant leur entrée en fonction ;
  • viser tout information destinée au marché ;
  • approuver les programmes d’activité des PSI ;
  • surveiller et contrôler les opérations de bourse et du marché en général et celles des PSI ;
  • sanctionner tout manquement constaté dans le cadre du fonctionnement du marché.

Son siège est à Douala au Cameroun, avec un bureau de liaison à Yaoundé. Elle emploie une trentaine de personnes.

BFI : Dans le cadre de la fusion prochaine des bourses de Libreville et celle de Douala, vous avez paraphé avec votre homologue de la COSUMAF, une convention de coopération et d’échange d’informations le 11 avril 2018 dernier. Que peut-on attendre de cette coopération entre les deux institutions ? les délais du 30 juin 2019 sont-ils raisonnablement  suffisant pour cette mission ?

JCN : La Convention de coopération signée le 11 avril 2018 à Brazzaville au Congo entre la CMF et la COSUMAF en présence du Ministre d’Etat, Ministre de l’Economie et de l’Industrie du Congo, du Président de la CEMAC et du Gouverneur de la BEAC, organise depuis cette date, les relations entre les deux régulateurs de l’Afrique Centrale et ce, jusqu’à l’achèvement du processus de fusion des deux marchés. C’est le cadre de travail unique transitoire qui réglemente les activités de la régulation jusqu’à l’achèvement du processus d’unification en cours dont la date butoir est fixée au 30 juin 2019. Depuis le 11 avril 2018, sur le plan opérationnel, l’échange d’informations et de documentation entre les deux régulateurs est effectif, ainsi que la reconnaissance mutuelle des visas relatifs aux opérations de marché, tout comme les agréments et habilitations délivrés aux entités régulées par les deux institutions. Le Président de la COSUMAF est régulièrement invité à participer aux réunions de l’organe délibérant, le Collège de la CMF. Des missions de contrôles conjoints ont été effectuées auprès des acteurs du marché, tant à Douala qu’à Libreville. Enfin, sur le plan de la tarification des opérations, elle est actuellement alignée sur les tarifs pratiqués sur le marché régional lorsqu’ils existent.

Le siège de la nouvelle entreprise de marché régionale unique étant fixé à Douala au Cameroun

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Le processus concerne également les deux bourses régionale et nationale, le siège de la nouvelle entreprise de marché régionale unique étant fixé à Douala au Cameroun. Un partage d’informations et une concertation régulière des instances dirigeantes ainsi que la double cotation des titres sont prévus par cette convention.

Le respect du délai du 30 juin 2019 est la principale préoccupation du Comité de Pilotage (COPIL) du programme des Réformes Economiques et Financières de la CEMAC (PREF/CEMAC). Pour le moment, les mesures prises par les ministres membres du COPIL, chargées de la mise en œuvre du processus de fusion, traduisent l’engagement des Etats pour l’unification des deux marchés financiers de l’Afrique Centrale à la date convenue. Cette unification devrait permettre d’atteindre de meilleures performances à travers une bonne circulation de l’information financière auprès des investisseurs, des émetteurs et du grand public en général, une harmonisation des réglementations devant rendre les process d’opération sur le marché plus rapides et moins onéreux et une mobilisation plus active de l’épargne sous régionale. Au demeurant, les mesures incitatives requises par l’Acte Additionnel portant unification du marché financier de la (CEMAC) devraient dans les prochains mois attirer plus d’entreprises nationales et régionales à la nouvelle bourse régionale à Douala. Le rôle des Etats reste ici incontournable pour l’édification d’un marché financier intégré, mais surtout robuste et crédible.

Pour les PSI Camerounais, leur champ d’opération va désormais s’étendre à tous les Etats de la CEMAC et la perméabilité acquise à travers la libre circulation des personnes et des biens contribuera sans doute à l’accroissement de leurs activités.

BFI : A quoi est ce que aboutira la fusion CMF-COSUMAF et en quoi sera-t-elle bénéfique pour l’usager/ prestataire de services financiers ?

JCN : Les différents diagnostics relevant des études sur la coexistence de deux marchés financiers en Afrique Centrale ont souligné leur inefficacité caractérisée, de façon globale, par une offre très insuffisante des titres des émetteurs potentiels et l’absence de liberté de circulation de personnes et des biens dans la sous-région considérée comme une entrave à l’éclosion d’un marché performant. S’agissant de la libre-circulation des personnes et des biens, elle s’est finalement concrétisée dans tous les Etats de la sous-région en 2017, et la Conférence des Chefs d’Etat a décidé le 31 octobre 2017, entre autres, de l’intégration des marchés financiers de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC). En exécution de cette décision, les ministres de l’économie et des finances, membres du COPIL du PREF/CEMAC, ont pris les mesures pour la fusion effective de tous les organes du marché financier régional. La fusion des deux marchés aura certainement un impact positif sur le développement du marché financier régional unifié grâce à l’accroissement de la capitalisation boursière avec le concours des Etats membres, à l’accroissement de la liquidité du marché, à une plus grande visibilité de la place financière de Douala permettant une mobilisation plus efficace des ressources au profit des investisseurs de la CEMAC. Pour les PSI Camerounais, leur champ d’opération va désormais s’étendre à tous les Etats de la CEMAC et la perméabilité acquise à travers la libre circulation des personnes et des biens contribuera sans doute à l’accroissement de leurs activités.Une réflexion est ouverte sur la tarification des opérations du marché réalisées par les PSI, afin de préserver les acquis du marché du Cameroun en la matière; d’autant que notre tarification est le résultat d’un large consensus (rencontres, benchmark, concertations) ayant pris en compte les intérêts de ces acteurs sur les marchés primaire et secondaire.

BFI : Le marché financier du Cameroun a été classé dans le top 20 de l’absaAfrica Financial Markets Index 2018 de l’OMFIF (Official Monetary and Financial Institution Forum). Peut-on avoir l’état des performances (2017-2018) de cette institution qui justifierait cet exploit ?

JCN : Les avancées du marché financier du Cameroun au cours des trois dernières années sont notables. Il n’est donc pas étonnant qu’elles soient perçues et valorisées par des observateurs avertis, tel que Absa Africa Financial Markets Index 2018 qui est un ranking de référence en la matière. En effet, entre 2017 et 2018, le volume des émissions a connu une forte croissance, passant de 10 milliards de francs CFA à 256 milliards. En 2018, l’effectif des prestataires de services d’investissement (PSI), intermédiaires du marché, est passé de 13 à 16. Des rencontres grand public et entre professionnels du marché ont été organisées pour promouvoir, sensibiliser, présenter les opportunités du marché, mais également prendre note des attentes et des objections des acteurs. Des alertes et mises en garde ont été lancées par la Commission contre certaines opérations non autorisées ou non règlementées sur le marché national.

En effet, entre 2017 et 2018, le volume des émissions a connu une forte croissance, passant de 10 milliards de francs CFA à 256 milliards.

Ce qui a permis de préserver l’épargne de nombreux Camerounais de placements spéculatifs toxiques. Sur le plan de la régulation, rien qu’en 2018, une cinquantaines d’arrêtés, d’instructions et de décisions ont été préparés pour les uns, et pris pour les autres dans le cadre de la modernisation et de l’approfondissement du marché financier. C’est d’ailleurs sous ces auspices que nous avons autorisé la constitution du capital social d’une société anonyme par appel public à l’épargne : la Société Métropolitaine d’Investissement de Douala (SMID). Cette opération qui est parmi les premières réussies en Afrique a permis de lever plus de 5 milliards de F CFA auprès de plus de 2400 investisseurs nationaux pour des objectifs de développement.

BFI : Au  mois de novembre dernier, le ministre des finances a autorisé les derniers remboursements de l’emprunt obligataire de 2013. Peut-on dire que ce fut une opération réussie en termes d’émission, d’exploitation des ressources et de remboursement ?

JCN : Le ministre des Finances du Cameroun a en effet autorisé le 7 novembre 2018  le payement de plus de 21 milliards de F CFA aux souscripteurs de l’emprunt obligataire de l’Etat du Cameroun « ECMR 5,9 % Net 2013-2018 ». Ce payement correspondait au payement total du principal et des intérêts de cet emprunt obligataire. Du point de vue du respect des échéances de remboursement, c’est donc une opération réussie. Ce qui atteste de la bonne qualité de la signature de l’Etat du Cameroun. C’est le lieu d’inciter davantage les Camerounais ou les investisseurs en général à s’intéresser aux émissions obligataires dont les conditions de remboursement restent sécurisées et fiables et qui garantissent aux souscripteurs des taux d’intérêt généralement supérieurs à ceux pratiqués par les banques.

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BFI : La Commission des Marchés Financiers a présenté, il n’y a pas longtemps, son plan stratégique 2017-2020. Peut-on avoir des grands axes de ce projet et l’état d’avancement des actions mener par l’institution ?

JCN : La relance du marché financier du Cameroun a été matérialisée dès 2016 par la production d’un plan stratégique triennal qui sert de boussole et de matrice aux actions de la Commission depuis 2017. Ce plan a pour vision de faire de la fonction de régulation, le levier de la relance du marché financier du Cameroun. Il s’articule autour de quatre axes : faire du marché un outil moderne de financement de l’économie, accroître l’attractivité du marché financier, améliorer l’ancrage institutionnel du marché, renforcer sa sécurité et la protection des épargnants, et enfin, aligner la gestion et la gouvernance de l’institution sur sa vision stratégique. Après la phase dite de « lancement » de ce plan arrivée à terme en décembre 2017, 2018 était la phase dite « d’approfondissement » et l’année 2019 est planifiée pour être la phase dite « de croisière ».

BFI : Quel rôle joue la CMF lors d’un emprunt obligataire comme celui lancé par l’Etat du Cameroun du 29 octobre au 09 novembre 2018 ? Avez-vous été satisfait par cette 5e opération du genre au Cameroun ?

JCN : En conformité avec l’article 14 de la loi n° 99/015 du 22 décembre 1999 portant création et organisation d’un marché financier au Cameroun, notamment l’information des investisseurs, la CMF reçoit la note d’information du projet d’emprunt obligataire dont la diffusion auprès du public est soumise à son visa préalable. Le Collège de la CMF examine toutes les conditions de la note, notamment celles portant sur l’information des investisseurs et du public, l’encadrement général de l’opération, le suivi des remboursements, la ventilation des fonds reçus des investisseurs. Au terme de ses analyses, le Collège peut autoriser ou non l’emprunt. En ce qui concerne l’emprunt obligataire « ECMR 5,60% Net 2018-2023 », l’opération a connu une sursouscription avec 207 milliards levés alors que l’Etat ne sollicitait que 150 milliards. L’opération a donc largement dépassé les attentes, ce qui traduit une fois de plus de l’existence d’une épargne locale ou régionale oisive susceptible d’être mobilisée par des acteurs économiques, dont l’Etat, pour le financement des investissements.

Au terme de ses analyses, le Collège peut autoriser ou non l’emprunt

BFI : Quel est votre objectif numéro1 pour l’année 2019 ?

JCN : Contribuer à la conduite à bon terme du processus d’unification des deux marchés financiers de la CEMAC, notamment de la CMF et de la Commission de Surveillance des Marchés Financiers d’Afrique Centrale (COSUMAF), à travers la mise en place effective d’un nouveau régulateur unique qui bénéficierait du dynamisme retrouvé du marché financier du Cameroun au cours de ces dernières années, pour porter le marché régional vers une croissance sensible à la mesure de son potentiel inexploité. Assurer également la mise en fonctionnement effective de la Bourse régionale des valeurs mobilières à Douala, principal pôle économique de la sous-région.

Réalisée par Bertrand Abegoumegne

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