Dr. Nabil Aman Ndikeu Njoya : « Les politiques monétaires ne peuvent être identiques »

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Nabil Aman

(BFI) – L’Afrique de l’Ouest a décidé de laisser le Franc Cfa pour l’Eco. Quel pourrait être l’impact de ce changement pour l’Afrique centrale ?

Il pourrait être prématuré de s’avancer sur les impacts de l’Eco sur les pays d’Afrique Centrale, étant donné que cette monnaie est supposée remplacer effectivement le F cfa d’Afrique de l’Ouest seulement à partir de juillet 2020 d’une part, et que plusieurs informations relatives au processus technique de mise en circulation de cette monnaie sont encore attendues, d’autre part.

Cependant, au plan conceptuel, les réflexions sur le devenir du F cfa d’Afrique centrale engagées lors du dernier Sommet des chefs d’Etat de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (Cemac) à Yaoundé, devant conduire à terme à une réforme profonde de cette monnaie, pourraient s’inspirer des avancées supposées de l’Eco, mais également approfondir les débats sur certains immobilismes de l’Eco.

C’est le lieu de rappeler que l’Eco demeurera une monnaie à régime de change fixe. De l’avis de certains spécialistes, cela pourrait constituer une limite dans la conduite de la politique monétaire, car la monnaie ne pouvant dans ce cadre, s’ajuster rapidement en fonction des cycles économiques.

Les marges de manœuvre sont plus limitées en régime de change fixe, et l’une des seules mesures d’ajustement des cours de la monnaie dans ces régimes est la dévaluation.

Les effets de la dévaluation se ressentent généralement à long terme et elle peut donc s’avérer relativement inefficace face aux chocs conjoncturels que subissent régulièrement les pays africains.

Il faut également rappeler que l’Eco gardera une parité fixe avec l’Euro et que la France garantira sa convertibilité.

Que peut induire cet arrimage de l’Eco ou du Fcfa à l’Euro ?

Cet arrimage à l’Euro, dont les cours sont généralement élevés par rapport à d’autres monnaies internationales telles que le dollar américain ou le yuan chinois, pourrait tendre à exercer une pression à la hausse sur les futurs cours de l’Eco et donc, sur les prix des exportations des produits libellés dans cette monnaie.

Cela pourrait être de nature à renchérir les prix des produits de ces pays sur le marché international et à réduire leur compétitivité.

D’un autre côté, l’on aurait également pu penser à arrimer cette monnaie à des monnaies moins fortes et portées par des marchés plus vastes, tels que la Chine, afin de faciliter davantage les échanges avec les pays d’Asie du Sud-Est, qui constituent aujourd’hui le principal moteur de croissance mondiale.

Par ailleurs, si au plan théorique, l’arrimage à l’Euro est de nature à faciliter l’implantation des Investissements directs étrangers (IDE) des pays utilisant l’Euro en Afrique, il facilite également le rapatriement des fonds dans les pays d’origine de ces IDE, et donc des sorties de capitaux.

L’une des résolutions du dernier Sommet des chefs d’Etats de la Cemac était d’engager une réflexion approfondie sur les conditions et le cadre d’une nouvelle coopération monétaire avec la France. Peut-on dire que cette décision de l’Uemoa va accélérer le processus en Afrique centrale ?

L’observation des espaces monétaires de l’Uemoa et de la Cemac fait remarquer entre autres, que malgré leur appartenance commune à la zone franc jusqu’ici, il n’y a pas une coordination stricte, ou tout au moins une relation établie entre les décisions de politiques monétaires internes à ces différentes unions monétaires.

En illustration, le F cfa que ces unions partagent, n’a de commun que l’abréviation, car ce n’est pas la même signification d’une union à une autre, les billets et les pièces sont différents d’une union à une autre, et sont directement inconvertibles en principe. Par ailleurs, les structures des économies sont différentes.

Dans ces pays de la Cemac, elles sont en grande partie peu diversifiées, mis à part le Cameroun, et fortement dépendantes des produits de rente notamment le pétrole. Les économies de l’Uemoa sont quant à elles plus portées par les services et se projettent plus rapidement vers l’industrialisation.

Enfin, au plan de la conjoncture actuelle, pendant que les pays de la Cemac se remettent difficilement de la chute des cours du pétrole de 2014, les pays de l’Uemoa sont globalement dans une dynamique de croissance positive et en moyenne plus élevée que celle de la Cemac.

De ces différentes considérations, on peut comprendre que les politiques monétaires ne peuvent être identiques, et peuvent difficilement s’influencer.

Chaque zone, doit pouvoir adopter une politique monétaire en cohérence avec la spécificité des pays qui la compose et leur environnement international, et de manière à soutenir les objectifs monétaires et de développement économique de ses pays membres.

Qu’est-ce qui devrait être fait pour garantir la stabilité et la solidité des monnaies respectives des deux sous-régions ?

La récente crise des devises traversée par les pays d’Afrique centrale nous permet de tirer des leçons d’économie monétaire internationale relativement à la stabilité d’une monnaie, et plus globalement à la confiance placée dans cette monnaie en tant que moyen d’échange.

De fait, lorsqu’une monnaie a pour contrepartie ou est garantie par le stock de devises détenues par le ou les pays utilisant cette monnaie, la stabilité de cette monnaie est en grande partie fonction de la compétitivité de ces pays à l’exportation.

Théoriquement, plus une économie exporte, plus elle accumule des devises et plus elle est en mesure de garantir sa monnaie.

Il faudrait donc que ces différentes sous-régions intensifient leurs efforts de compétitivité à l’exportation, en diversifiant davantage la structure de leurs exportations d’une part, leur permettant ainsi d’élargir leurs différents marchés à l’international, mais également en augmentant la valeur ajoutée de ces exportations par la transformation d’autre part, de manière à s’insérer à des niveaux plus élevés des chaînes de valeur internationales, et tirer des profits élevés sur le commerce international.

Source: Cameroon Tribune

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