Cyril Musila : « L’Afrique centrale se retrouve coincée dans un étau », face aux changements climatiques

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(BFI) – Le changement climatique a un impact sur la sécurité en Afrique. La RDC et globalement la région d’Afrique Centrale n’échappent pas à la règle. En marge d’Africa Security Forum tenu du 1er au 3 décembre à Rabat, nous avons recueilli l’avis de Cyril Musila sur la relation entre changement climatique et sécurité en RDC. Musila, professeur et chef de département d’études doctrinales et de recherches stratégiques du CHESD affilié à l’armée congolaise, s’est également prononcé sur l’insécurité liée à l’exploitation des ressources minières.

Le changement climatique a un impact sur la sécurité en Afrique. Comment la RDC fait-elle face aux conflits autour des ressources, notamment en eau ?

Nous travaillons avec des partenaires internationaux pour plusieurs solutions à proposer sur le moyen et long terme. Nous avons évoqué le barrage Inga III, qui est une solution importante en terme de génération d’énergie. Nous voulons aller plus loin. Le fleuve Congo a un débit important, mais le risque est que les Etats poussés par des mouvements prennent des initiatives individuelles. Il s’agit notamment de détournement des eaux, des affluents du fleuve sans concertation entre pays concernés dont la RDC et le Congo Brazzaville. Ce qui pourrait avoir un impact négatif à la fois pour les populations et tout l’écosystème. Je crois que les pays de la région souffrent de cette pression, mais également qu’ils voudraient réfléchir ensemble à des solutions. Nous avons des solutions que nous pouvons élaborer ensemble, en termes de coopérations. Ce sont des mécanismes à étudier avec la sous-région, qui rentrent dans des politiques en faveur de la protection de l’environnement. Nos pays subissent les changements climatiques en plein fouet, nous en sommes conscients.

De quelle manière ces pays sont-ils affectés par les changements climatiques ?

En prenant la partie nord du lac Tchad, le Soudan, le Sud-Soudan, une partie du nord Cameroun et du Nigeria, toute cette zone est particulièrement touchée. Nous avons dans cette région nord des éleveurs autour du bassin du lac Tchad, qui descendent vers le Sud en quête de pâturages, à cause de la sécheresse, de l’avancée du désert. Des mouvements en direction de la Centre Afrique, de la partie forestière du Sud-Soudan ou de la RDC. L’implémentation des nouveaux venus en quête de pâturages s’accompagne souvent de violents heurts entre éleveurs et agriculteurs.

Dans la partie australe, la désertification est très importante. L’Afrique du Sud connait des périodes de sécheresse, la Namibie est un pays particulièrement sec, le Zimbabwe a aussi été confronté à la sécheresse et ses conséquences. Les régions sud de la Zambie et de l’Angola sont également confrontées à de fortes pressions liées à la rareté des pluies. Une double pression en provenance du Nord et du Sud, donnant l’impression que l’Afrique Centrale se retrouve dans un étau. D’où la nécessité de trouver une solution concertée. C’est pourquoi la région SADEC à laquelle appartient la RDC doit de concert, avec les autres nations impliquées, réfléchir aux solutions appropriées. Les différents blocs régionaux gagneraient à mener des discussions régionales et continentales pour élaborer des approches et des mécanismes d’adaptation face aux effets du changement climatique.

En septembre 2019, la RDC annonçait la réduction de moitié de ses ambitions pour Inga III. Comment le pays en est-il arrivé là ?

Il s’agit avant tout de projections. Beaucoup d’études ont été mises en route. La RDC est prête pour que ce barrage serve à la fois pour la sous-région et au-delà, à savoir une partie de l’Asie ou de l’Europe.

Les discussions durent depuis plusieurs années, mais il est regrettable qu’aucun partenaire ne s’engage sérieusement dans la réalisation de ce barrage Inga III. En un moment donné, il faut faire des choix.

On ne peut pas demander à la RDC de proposer son espace, ses eaux, ses ressources et en même temps mobiliser tous les moyens financiers nécessaires pour à la réalisation du barrage.

L’Ethiopie l’a fait en finançant plus de 50% le barrage de la Renaissance, alors pourquoi pas la RDC ?

L’Ethiopie n’a pas les mêmes problèmes que la RDC. Le pays sort de conflits et doit composer avec neuf voisins, contrairement à l’Ethiopie. Ces voisins attendent aussi de la RDC un certain nombre d’appuis. Le barrage Inga existe et il est opérationnel. Le projet consiste à réaliser la troisième partie de l’ouvrage qui aura une envergure continentale. Sa construction nécessite d’importantes ressources financières [Le coût total de l’investissement est estimé à près de 100 milliards de dollars, ndlr], faisant que les différentes parties prenantes devraient contribuer, s’engager à son financement.

En matière de sécurité, aux côtés des conflits et enjeux liés aux changements climatiques, l’exploitation des ressources naturelles est aussi source de conflits en RDC. Dans la province de Maniema, Banro a récemment fermé trois mines évoquant des menaces sécuritaires. Qu’est-ce qui explique ce climat d’insécurité ?

C’est un dossier qui relève du ministère des mines. Mais une chose est certaine, dans la question de l’exploitation minière, nous avons un acteur important qui est Banro, et des acteurs locaux, à savoir les mineurs artisanaux. Qu’est-ce que Banro prévoit en termes de partage ? La compagnie minière ne s’est pas installée sur un désert. Comme toutes les autres entreprises, elle a trouvé sur place des populations qui vivent sur ces terres, déterminées à maintenir leurs activités agricoles et d’élevages. Quelles sont les négociations mises en place pour que l’économie locale de ces populations ne soit pas pénalisée par l’exploitation de Banro ? Ce sont des conditions à vérifier dans les contrats établis. Il s’agit là du domaine des ministères en charge du secteur dont le ministère des mines congolais. Toujours est-il que la RDC a besoin de ces entreprises pour exploiter ces importantes ressources génératrices de richesses pour le pays. En contrepartie, ces sociétés sont tenues de respecter la vie économique et l’équilibre des populations riveraines qui vivent au niveau de ces zones.

Pour réussir ce jeu d’équilibre, le nouveau gouvernement devrait-il maintenir le code minier de 2018 tel qu’il est ou y apporter des modifications ?

Les détails de ce qui a été convenu entre les différentes parties dans le code minier sont à voir avec le ministère des mines. Le code minier congolais promulgué en 2002 a été effectivement amendé. Cet ancien code a été quelque peu élaboré sous la pression de la Banque Mondiale, dans un contexte particulier d’après-guerre. Depuis, la situation a évolué et le pays s’est stabilisé. Maintenant, les populations ont besoin de voir les effets et les retombées de ce nouveau code minier sur leurs économies, leur quotidien. Il ne faut pas qu’elles se sentent défavorisées au profit des multinationales qui exploitent les ressources naturelles.

La Tribune Afrique

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