Crise et post-crise en Afrique : et si le changement était pour maintenant ?

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Dr. Linguère Mously Mbaye est économiste supérieure de recherche à la Banque africaine de développement.

(BFI) – Alors que les risques d’une crise socio-économique provoquée par l’épidémie de Covid-19 sont bien réels, la situation actuelle est aussi en train de nous rappeler que l’Afrique dont nous rêvons est peut-être déjà en face de nous et qu’elle attend que nous la voyions telle qu’elle est : avec certes beaucoup de problèmes, mais résiliente, créative, innovante, avant-gardiste, et capable de prendre sa destinée en mains.

Sur le plan sanitaire, l’Afrique est à ce jour le continent le moins touché en termes de cas et de décès, bien que le système de santé de la région soit sous-équipé pour faire face à une augmentation du nombre de cas sévères. Mais au-delà du risque sanitaire, les risques socio-économiques sont les plus à craindre avec des pays qui avant la crise faisaient déjà face à une augmentation des niveaux de dette et une faible marge de manœuvre budgétaire. La récession économique semble inévitable sur un continent où le secteur informel peut atteindre 90% des emplois non agricoles dans certains pays, et où les mesures de prévention contre la propagation du virus telles que les mises en quarantaine, le confinement, les limitations de circulation, privent beaucoup de personnes de leurs revenus quotidiens.

Avec moins d’un tiers des personnes vivant en Afrique subsaharienne qui ont accès à une protection sociale de quelque nature que ce soit, les filets sociaux qui pourraient permettre de faire face sont limités, voire inexistants. Les conséquences directes sont d’une part la baisse de la consommation et des investissements qui vont peser lourdement sur les perspectives macroéconomiques de la région. D’autre part, ces mesures pourraient provoquer une réduction de la production et de la productivité, qui pourrait être d’autant plus sérieuse si jamais le nombre de cas augmente. Elles affectent également la sécurité alimentaire surtout pour les couches de la population les plus vulnérables. En effet, ces mesures perturbent les chaînes de valeur agricoles avec le manque de main-d’œuvre, de fertilisants et le ralentissement des transports. Cela peut provoquer une baisse de la production agricole et des moyens de subsistance pour tout le continent, et risque d’être aggravé en Afrique de l’Est par l’invasion des criquets qui y sévit depuis le début de l’année.

Face à ce constat, il est urgent d’agir et de le faire vite. Les mesures prises par la communauté internationale et les institutions multilatérales de développement telles que le moratoire ou les allègements du service de la dette ainsi que les fonds exceptionnels d’aide mis en place sont donc salutaires et vont donner aux pays africains une marge de manœuvre budgétaire afin de faire face à cette crise sans précédent qui affecte tous les secteurs de l’économie de nos pays.

Bien que nous soyons encore au cœur de la tourmente, plusieurs pays ont entamé des mesures de déconfinement et commencent déjà à se préparer à l’après Covid-19. Les craintes d’une deuxième vague de l’épidémie soulignent l’importance d’inviter les pays à ne pas relâcher leur vigilance quant à l’application des mesures de prévention, en insistant pour qu’elles soient le plus possible adaptées à la structure de nos économies en majorité informelles. Cependant il est également crucial d’éviter les spéculations et les discours catastrophistes qui ont tendance à refléter les perceptions et les fantasmes autour du continent et pas forcément la réalité.  Cela commence par changer le narratif autour de l’Afrique.

Changer le narratif autour de l’Afrique

Malgré les grandes difficultés, il y a toute une Afrique qui n’attend pas, qui est déjà au travail avec volonté et abnégation. On ne la voit pas souvent et on ne lui donne pas assez la parole y compris à l’intérieur du continent, mais cela ne va pas dire qu’elle n’existe pas. Cette Afrique mérite que les lumières soient un peu plus braquées sur elle, elle mérite des politiques qui soient à la hauteur de ses ambitions, mais également des actions déjà entamées.

Les campagnes de sensibilisation sont très présentes et depuis le début de la crise on a vu les initiatives se multiplier sur le continent. Des étudiants et des universités se mobilisent pour produire des gels hydroalcooliques ou des respirateurs. Le Sénégal travaille avec la Grande-Bretagne pour développer des tests rapides à moins d’un euro, ce qui pourrait être un tournant dans la lutte contre l’épidémie quand on connait l’importance des tests dans la prévention. Dans ce même pays, le ministère du Commerce a mis en place une initiative de livraison gratuite de pain pour éviter les rassemblements de personnes devant les boulangeries afin de protéger à la fois les citoyens et de continuer à faire fonctionner les commerces. Les citoyens eux-mêmes s’organisent avec la fabrication et la distribution gratuite de masques. A Abidjan, les transports en commun sont régulés avec beaucoup moins de passagers que d’habitude et ces derniers sont tenus de respecter le port du masque obligatoire.

A priori, ces exemples peuvent paraître anecdotiques. Il pourrait par ailleurs sembler naïf de croire que ces initiatives prises une à une vont apporter le changement structurel nécessaire au continent. Cependant elles sont des signes rassurants que cela est non seulement possible, mais que cela a déjà commencé. Ces initiatives portées à une échelle plus importante au niveau des pays, de chaque sous-région et du continent peuvent complètement changer la donne en matière de développement. Alors cette version de l’histoire mérite également l’attention des décideurs politiques, mais surtout leur action. Ces exemples sont une exhortation à faire plus et surtout mieux.

La gestion de crise est plus que jamais nécessaire, mais elle ne saurait être érigée en politique de développement de long terme. Cette crise ne cesse de nous rappeler qu’une politique économique qui ne met pas l’essentiel au centre n’est pas durable. C’est le moment pour les pays africains d’investir massivement et plus important encore de le faire de façon efficiente à la fois dans le capital humain à travers la santé et l’éducation et le développement des chaînes de valeur locales et régionales pour amorcer un changement structurel.

Pour être plus efficients, ces efforts doivent être unis et il est plus que jamais nécessaire de tirer profit de l’accord de la zone de libre-échange commerciale africaine pour mener cette transformation structurelle au niveau sous-régional et continental. Dans le domaine de la santé, il s’agit par exemple de financer l’industrie pharmaceutique africaine, coordonner les efforts avec des centres de recherches de pointe, sans oublier d’associer la pharmacopée locale, pour permettre à nos chercheurs de faire des essais cliniques et de faire valider leurs traitements en utilisant les méthodologies scientifiques les plus rigoureuses. On parle souvent de l’importance de l’autosuffisance alimentaire, cette crise révèle également l’importance d’une « autosuffisance sanitaire ». Dans le secteur de l’éducation, il est impératif d’investir dans la qualité des formations qui répondent aux besoins de nos économies. Il est ici question de redéfinir de façon sincère nos priorités nationales et régionales en matière de politiques économiques.

Restaurer la confiance dans les institutions, la science et surtout la confiance en nous-mêmes

Comme l’a souligné l’historien et auteur Yuval Noah Harari, la confiance est un élément crucial pour gagner la bataille contre cette épidémie. Le manque de confiance et la défiance par rapport à la science, à l’Etat et aux institutions en général peuvent être nourris par la diffusion de fausses informations qui contribuent à semer le doute chez les populations pouvant amener au non-respect des mesures de prévention.

Mais au-delà de restaurer la confiance dans les institutions et la science, ce qu’il faut avant tout restaurer, c’est la confiance en nous-mêmes. Cela veut dire faire confiance à nos médecins, nos personnels de santé, nos scientifiques, nos chercheurs, nos professeurs, nos étudiants, nos intellectuels, nos ingénieurs, nos agriculteurs, nos artisans et leur donner les moyens d’exceller dans leur domaine et d’innover. Cela ne pourra se faire que si on leur accorde toute la reconnaissance qu’ils méritent en valorisant leur expertise et leur savoir-faire et en formant la génération actuelle et celle à venir aux métiers essentiels à notre développement économique.

Dr. Linguère Mously Mbaye, économiste supérieure de recherche à la Banque africaine de développement.

[Cette contribution reflète les opinions de l’auteur et ne représente pas nécessairement celles du groupe de la Banque africaine de développement].

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