(BFI) – Le Tchad s’apprête à franchir un seuil symbolique. Selon les projections publiées par l’agence de notation Standard & Poor’s (S&P), les exportations d’or du pays pourraient atteindre près de 2 milliards de dollars en 2026, un niveau sans précédent pour cette économie sahélienne longtemps identifiée à sa seule production pétrolière. La montée en puissance du secteur aurifère tchadien traduit à la fois l’intensification de l’activité minière artisanale dans le nord du pays et une meilleure captation officielle des flux, dans un contexte régional marqué par la ruée vers le métal jaune au Sahel.
Historiquement, les recettes extérieures de N’Djamena reposent sur le brut extrait dans le bassin de Doba et acheminé via le pipeline Tchad-Cameroun. Cette dépendance a exposé les finances publiques à la volatilité des cours et aux tensions récurrentes avec les opérateurs pétroliers. L’irruption de l’or dans la balance commerciale change la donne. À 2 milliards de dollars, les exportations aurifères représenteraient une part substantielle des recettes extérieures totales du pays, offrant un contrepoids inédit à la mono-exportation pétrolière.
Cette dynamique s’inscrit dans une tendance sahélienne plus large. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont tous vu leur production d’or, industrielle comme artisanale, prendre une place croissante dans leurs équilibres budgétaires. Le Tchad, dont les gisements du Tibesti et de la région du Batha attirent depuis plusieurs années des orpailleurs venus de toute la sous-région, entre à son tour dans cette configuration. La flambée des cours mondiaux, qui évoluent à des niveaux historiquement élevés, amplifie mécaniquement la valeur des volumes exportés.
Un signal favorable pour la trajectoire souveraine
La projection de S&P n’est pas anodine sur le plan financier. Les agences de notation intègrent désormais la diversification des recettes d’exportation dans leur appréciation du risque souverain tchadien. Un flux aurifère de cette ampleur contribuerait à alléger les tensions sur la balance des paiements, à consolider les réserves de change gérées par la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) et à sécuriser une partie du service de la dette extérieure. Pour un pays qui a dû recourir à une restructuration de sa dette commerciale ces dernières années, la perspective est stratégique.
Reste que la traduction budgétaire de cette manne dépendra largement de la capacité de l’État à capter la valeur produite. Une large part de l’or extrait au Tchad transite par des circuits informels, franchissant les frontières vers Dubaï ou d’autres hubs de raffinage sans passer par les guichets officiels. Les autorités ont engagé plusieurs initiatives pour formaliser la filière, encadrer les comptoirs d’achat et renforcer la traçabilité, mais l’ampleur du phénomène artisanal complique la fiscalisation effective des volumes exportés.
Les défis d’une rente à structurer
La transformation d’une projection statistique en recettes fiscales tangibles suppose un cadre institutionnel robuste. Le ministère des Mines travaille à la refonte du code minier et à la montée en puissance de la Société nationale des mines et de la géologie, chargée notamment de la commercialisation encadrée de l’or artisanal. La question de la raffinerie locale, régulièrement évoquée, demeure ouverte : sans capacité de transformation sur le sol tchadien, la valeur ajoutée continuera de se former à l’étranger.
Sur le plan sécuritaire, l’exploitation aurifère dans les zones frontalières avec la Libye et le Soudan alimente des tensions communautaires et attire des groupes armés qui prélèvent leur dîme sur les circuits d’orpaillage. La sécurisation des sites de production conditionne la pérennité des flux projetés par S&P. Les autorités ont déployé plusieurs opérations dans le Tibesti ces derniers mois, mais la porosité des frontières complique le contrôle territorial.
À moyen terme, la question centrale sera celle de l’affectation de cette rente. Fonds souverain, apurement de la dette, investissements dans les infrastructures ou soutien budgétaire courant : les arbitrages qui seront opérés à N’Djamena détermineront si l’or tchadien devient un instrument de transformation économique ou une simple béquille conjoncturelle. La communauté financière internationale, à commencer par le Fonds monétaire international avec lequel le pays est en discussion programmatique, observera de près ces choix.




