(BFI) – Sous l’impulsion de son nouveau secrétaire général, l’Algérien Farid Ghezali (photo), l’Organisation des producteurs de pétrole africains a dévoilé une feuille de route historique. De la création imminente de la Banque africaine de l’énergie au soutien affiché pour le gazoduc transsaharien, le continent ambitionne de rompre avec la dépendance extérieure pour asseoir une souveraineté totale sur ses immenses ressources.
L’Organisation des producteurs de pétrole africains (APPO) veut refermer une longue parenthèse de dépendance. Depuis Brazzaville, où siège son secrétariat général, l’organisation intergouvernementale déploie une feuille de route destinée à replacer les États producteurs africains aux commandes de leur filière hydrocarbures. L’enjeu est autant financier qu’industriel : maintenir la production, financer l’aval pétrolier et préserver la rente au moment où les bailleurs traditionnels du Nord se détournent des projets fossiles sur le continent.
Un désengagement occidental qui rebat les cartes
Le contexte est connu des chancelleries africaines. Les grandes banques européennes et nord-américaines, sous pression climatique de leurs actionnaires et régulateurs, ont largement réduit leurs engagements sur les projets amont pétroliers et gaziers du continent. Les compagnies internationales, de leur côté, cèdent des actifs matures pour se concentrer sur des bassins jugés plus rentables ou moins exposés au risque politique. Ce reflux, loin d’être marginal, prive plusieurs producteurs africains des capitaux nécessaires au maintien de leurs volumes.
L’APPO en tire un diagnostic sans ambiguïté. Le continent, qui abrite d’importantes réserves prouvées de brut et de gaz naturel, ne peut plus s’en remettre à des partenaires dont les priorités stratégiques divergent des siennes. La transition énergétique, telle qu’elle est pensée à Bruxelles ou à Washington, ne correspond pas au calendrier des économies africaines, encore largement tributaires des recettes d’exportation d’hydrocarbures pour financer leurs budgets, leurs infrastructures et leur électrification.
La Banque africaine de l’énergie, pièce maîtresse du dispositif
Pour combler le vide laissé par les créanciers occidentaux, l’APPO mise sur un véhicule financier dédié : la Banque africaine de l’énergie, projet porté conjointement avec Afreximbank. Cette institution est appelée à mobiliser les capitaux nécessaires au financement des projets pétroliers, gaziers et de raffinage sur le continent, en s’appuyant sur les contributions des États membres et sur des levées de fonds ciblées. L’idée directrice consiste à substituer aux prêts syndiqués internationaux une capacité de financement endogène, mieux alignée sur les priorités des producteurs africains.
Le champ d’intervention envisagé dépasse la seule extraction. L’APPO insiste sur la nécessité de développer les infrastructures de raffinage, de transport et de pétrochimie, segments où l’Afrique demeure structurellement déficitaire. Plusieurs pays producteurs continuent d’importer des produits raffinés faute de capacités locales suffisantes, situation qui pèse lourdement sur leurs balances commerciales. La montée en puissance d’unités comme la raffinerie Dangote au Nigeria illustre le potentiel d’un rééquilibrage aval, mais aussi l’ampleur du chemin restant à parcourir.
Souveraineté, industrialisation et bras de fer géopolitique
Derrière l’argumentaire économique se profile un positionnement géopolitique assumé. L’APPO regroupe une quinzaine d’États producteurs, parmi lesquels l’Algérie, le Nigeria, l’Angola, la Libye, le Congo, le Gabon ou encore la Guinée équatoriale. Cette coalition entend peser dans les négociations climatiques internationales pour défendre un droit à l’exploitation ordonnée des ressources fossiles, condition selon elle du développement industriel du continent. Le message est constant : l’Afrique, qui ne représente qu’une fraction marginale des émissions historiques de gaz à effet de serre, refuse de porter le coût d’une transition dictée depuis l’extérieur.
Cette ligne rencontre un écho croissant chez les partenaires du Sud global. Les acteurs chinois, indiens, russes ou moyen-orientaux se sont positionnés sur plusieurs actifs cédés par les majors occidentales, du delta du Niger aux blocs offshore d’Afrique centrale. Reste que la substitution des capitaux n’épuise pas la question de la maîtrise technologique, de la formation des ingénieurs locaux et de la gouvernance des sociétés nationales. Sur ces terrains, l’APPO plaide pour une mutualisation des compétences entre États membres, à l’image de ce que pratiquent d’autres blocs producteurs.
Concrètement, la réussite de la démarche dépendra de la capacité des États à honorer leurs contributions à la future banque, à harmoniser leurs cadres fiscaux et à sécuriser des débouchés commerciaux stables. La volatilité des cours du brut, les tensions sécuritaires dans plusieurs bassins et la concurrence des énergies bas carbone constituent autant de variables susceptibles d’infléchir la trajectoire. L’organisation panafricaine en a manifestement pris la mesure, en assumant un discours de long terme plutôt qu’une posture réactive.



