(BFI) – Les petites et moyennes entreprises constituent l’un des principaux moteurs de l’économie camerounaise. Pourtant, leur accès au financement bancaire demeure difficile. Face aux exigences de garanties, à la lourdeur des procédures et à la méfiance des banques, de nombreux dirigeants se tournent vers une institution bien connue : la tontine.
Au Cameroun, la tontine est souvent présentée comme une solution populaire, souple et efficace de financement. Elle permet aux entrepreneurs de mobiliser rapidement des fonds pour acheter des marchandises, financer leur trésorerie ou soutenir leur cycle d’exploitation. Dans l’opinion publique, elle apparaît comme un mécanisme vertueux de solidarité économique.
Mais cette vision positive masque un problème majeur
En pratique, des fonds issus d’une organisation informelle sont régulièrement injectés dans des entreprises formelles, soumises aux règles comptables OHADA et aux obligations fiscales de l’État. Le dirigeant lève des fonds auprès de la tontine, les apporte à sa société, puis la société rembourse ces fonds, souvent avec des intérêts élevés. Or, très souvent, la tontine ne fournit ni contrat de prêt normalisé, ni attestation d’origine des fonds, ni échéancier formel, ni justificatif fiscalement opposable.
Le déséquilibre apparaît donc dès l’entrée des fonds. L’entreprise reçoit de l’argent, mais peine à en justifier l’origine. Ces sommes sont généralement enregistrées en compte courant d’associé, sans que la source réelle du financement soit clairement documentée.
Le déséquilibre réapparaît ensuite au moment du remboursement. Lorsque l’entreprise rembourse le dirigeant, les montants versés sont souvent supérieurs aux sommes initialement inscrites en compte courant. Ce surplus correspond économiquement aux intérêts ou au coût financier supporté dans le cadre de la tontine. Pourtant, dans la pratique, ces intérêts ne sont presque jamais présentés comme tels dans les comptes.
L’exemple est frappant : alors que les tontines financent une part importante de l’activité des PME camerounaises, il est extrêmement rare de trouver dans une comptabilité un poste clairement intitulé « intérêts versés à une tontine ». Autrement dit, un financement réel existe, un coût financier réel existe, mais sa traduction comptable disparaît.
Ce coût est alors parfois dissimulé ou requalifié dans d’autres postes : frais de déplacement, rémunération du dirigeant, charges diverses, avances ou opérations mal justifiées. Cette pratique dénature la réalité économique de l’entreprise. Elle fausse l’analyse de ses charges, brouille la lecture de sa trésorerie et fragilise la sincérité de ses états financiers.
Les conséquences sont importantes. Les comptes courants d’associés deviennent difficiles à justifier. Les charges peuvent être rejetées par l’administration fiscale. Les entreprises s’exposent à des redressements, à des contentieux et à une perte de crédibilité de leur information financière. Ainsi, ce qui apparaît au départ comme une solution de financement devient progressivement une source d’insécurité comptable et fiscale.
Le problème ne vient pas de l’absence de cadre comptable ou fiscal applicable aux entreprises. Il vient principalement de l’informalité des tontines elles-mêmes. Elles financent des entreprises formelles sans disposer d’un statut, d’une documentation et d’un régime adaptés permettant de sécuriser les transactions qu’elles réalisent avec les dirigeants d’entreprise.
La solution ne peut donc pas être seulement comptable. Elle doit être juridique et fiscale
Il devient nécessaire de créer un régime juridique et fiscal spécifique applicable aux tontines qui financent l’activité économique. Ce régime aurait pour objectif d’inciter les tontines à sortir progressivement de l’informel, sans les étouffer par des contraintes excessives.
Un tel régime pourrait reposer sur plusieurs mécanismes : déclaration simplifiée d’existence, identification des responsables, tenue minimale d’un registre des membres, formalisation des prêts accordés, établissement d’attestations de financement, production d’échéanciers de remboursement et délivrance de documents permettant aux entreprises de justifier l’origine des fonds et le coût réel du financement.
Sur le plan fiscal, l’État pourrait mettre en place un régime incitatif, voire un régime d’exonération partielle ou totale des revenus générés par les tontines reconnues, lorsque celles-ci participent au financement des PME. L’objectif ne serait pas de fiscaliser brutalement une institution populaire, mais de créer un pont entre l’économie informelle et l’économie formelle.
En reconnaissant leur utilité économique, l’État encouragerait les tontines à se normaliser. En retour, les entreprises bénéficieraient d’une meilleure traçabilité des fonds, d’une comptabilisation plus fidèle des charges financières et d’une réduction des risques fiscaux.
Dès lors, la véritable question n’est plus simplement de savoir si les tontines financent les PME camerounaises. La question est de savoir comment encadrer juridiquement et fiscalement ces financements afin qu’ils cessent d’être une menace pour la sincérité des comptes et deviennent un instrument sécurisé de développement économique.
Les tontines ne doivent donc pas seulement être célébrées comme un outil de solidarité financière. Elles doivent désormais être pensées comme des acteurs économiques à organiser, à reconnaître et à encadrer. À défaut, elles continueront de financer l’économie réelle tout en fragilisant la comptabilité des entreprises qu’elles prétendent soutenir.
Thierry LONTOUO, Expert-Comptable




